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Questions de terminologie


Questions de terminologie
Les Presses Universitaires de Bordeaux ont fait paraître le troisième tome de la collection « Études Africaines et Créoles » qui regroupe les travaux de linguistique et de littérature portant sur le français ainsi que sur les langues africaines et créoles. Sous la direction des professeurs Musanji Ngalasso-Mwatha et Tunda Kitenge, ce livre rassemble les écrits des scientifiques africains et non-africains, tous professeurs de langue et littérature françaises dans différentes universités en France, en Afrique et en Amérique. Il interroge dans un premier temps la littérature « francophone » coloniale et postcoloniale dans sa diversité et dans sa relation avec la littérature « française » avant de traiter sur ses rapports à la culture, à l’engagement et sur d’autres enjeux thématiques majeurs.

« Littérature francophone », « littérature périphérique », « littérature non-hexagonale », etc. Si les termes abondent depuis quelques années pour qualifier cette littérature « autre », le terme de littérature francophone, plus courant, s’est lui imposé au fil des années car intronisé par les usages universitaires à partir des années 1990. Toutefois, ce terme met en exergue un véritable problème : celui de la définition de l’objet même qui dévoile une facette non sans en cacher une autre. Désignant « l’ensemble des textes littéraires produits en français, quelque soit le pays de provenance des auteurs, quelque soit leur lien personnel à la langue française, quelque soit le lieu de production de leurs œuvres », la littérature francophone rassemble « les œuvres écrites en langue française sans tenir compte de la nationalité des auteurs Ce qui inclut donc logiquement en son sein, la littérature française. Or, force est de constater que l’usage que l’on fait généralement du terme « littérature francophone » renvoie aux productions littéraires des écrivains non hexagonaux.

Dès lors, comment comprendre ce terme ? L’expression « littérature francophone » serait-elle, simplement, un outil lexical inventé pour désigner, sans souci de cohérence réelle, toutes les littératures non hexagonales qui semblaient difficiles à catégoriser ? Y a-t-il une véritable légitimité à étudier d’une part, des œuvres littéraires françaises et, d’autre part des œuvres littéraires francophones, c'est-à-dire regrouper des œuvres originaires de l’Afrique francophone, des Antilles, de la Suisse, la Belgique, le Québec, etc., sous un dénominateur commun ?

C’est par là que ce livre nous attire et nous retient dès ses premières analyses et les tentatives de réponses que tentent d’apporter le Professeur Musanji Ngalasso-Mwatha, qui nous donne d’ailleurs cet exemple pour le moins précis : « quiconque est familier des librairies et des bibliothèques en France sait que des écrivains comme Eugène Ionesco (franco-roumain), Samuel Beckett (franco-irlandais), François Cheng (franco-chinois) figurent au rayon littérature française tandis que Léopold-Sédar Senghor (franco-sénégalais), Tahar Ben Jelloun (franco-marocain), Alain Mabanckou (franco-congolais), voire Aimé Césaire, Léon Gontran Damas (français d’outre mer) sont à chercher au rayon littérature francophone ou pis, littérature étrangère Peut-on échapper ainsi à l’impression qu’au critère de la nationalité, se mêle celui de l’ordre ethnique ou racial ? La littérature francophone serait-elle à ranger dans la case de l’exotisme pour apporter ainsi du piment à une « véritable » langue française et permettre au lecteur français de s’évader de sa métropole ? Pourquoi et comment une telle discrimination littéraire si nous pouvons la nommer ainsi ? Pourquoi, alors que dans la majorité des librairies anglaises notamment, les œuvres sont présentées dans un ordre alphabétique de sorte que Wole Soyinka peut subtilement côtoyer William Shakespeare, l’on ne saurait trouver en France Stendhal à côté de Senghor par exemple ?

C’est dans cette forme de tension entre un centre, la France, et des littératures en langue française, provenant d’espaces très divers, que tout se joue, et c’est cette partition spatiale de la littérature que cette première partie du livre se propose justement d’interroger. C’est également là qu’il faut bien tenter de nommer le fondement de cette œuvre qui démontre qu’il est bien illusoire de tenter d’allier en un pacte indissoluble, littérature francophone et littérature française. Mais, parler de littérature francophone en s’attardant sur une forme de hiérarchisation dans laquelle elle occuperait une place mineur, n’est-ce pas faire fi de son caractère considérable ? Rattacher la littérature francophone à une forme de littérature autre, voire exotique n’est-ce pas feindre de mettre en relief son énergie improvisatrice, son ingéniosité combinatoire et son exigence constante dans la manipulation sublime de la langue française ? Interroger les structures du langage, poétiser la langue française, recréer, inventer, façonner les mots, penser sa culture et l’extérioriser en langue française : si l’on sort un peu de la catégorisation, voilà qui confère à la littérature francophone toutes ses lettres de noblesse et font sortir cette littérature de la situation de marginalisation dans laquelle on veut la mettre. L’ivoirien Ahmadou Kourouma et ses idiotismes sublimes, sa malinkisation du français dans ses œuvres n’en on pas fait pour autant un écrivain mineur car porté par la littérarité de ses mots. Édouard Glissant, Abdelwahab Meddeb, Tahar Benjelloun, Assia Djebar, tous ont su ajouter sans rien retrancher à la richesse de la littérature d’expression française. Qui plus est, ils ont assumé leur biculturalisme, voire plurilinguisme qui n’est en rien incompatible avec la littérature française. Car, tout, certes, aurait existé mais sans ces écrivains étrangers francophones considérables, que serait la littérature française ? Si quelques intellectuels avaient cru bon de la catégoriser jusqu’à légitimer ce terme de littérature francophone dans les usages populaires, il n’en demeure pas moins que cette littérature n’est ni exotique, ni mineure et le mérite de ce livre est d’avoir bien démontré la fonction de sa régularité littéraire au même titre que la littérature française.

Pour une « littérature monde en français ».

Cette seconde partie du livre rédigée par Véronique Tadjo, auteure franco-ivoirienne, tente de démontrer par diverses manifestations symboliques d’écrivains, la véritable nécessité à rassembler toutes les littératures d’expressions françaises dans une et seule catégorie : celle de la « littérature monde en français ». En effet, le 16 mars 2007, le Monde des livres publiait un manifeste signé par 44 écrivains appelant à une « littérature monde en français ». Ce manifeste des 44 conduit par Michel Le Bris allait être un élément déclencheur et permettre ainsi à plusieurs écrivains de l’Afrique noire, du Maghreb, des Antilles de revendiquer cette part de littérature-monde et de refuser d’être catégorisés. Si plusieurs écrivains comme Kossi Efoui, Kangni Alem, Abdouramane Wabéri se sont mis à revendiquer bien avant ce manifeste leurs désirs d’être appelés écrivains tout court, d’autres comme Alain Mabanckou iront jusqu’à affirmer que « c’est à la langue française de se fondre dans la littérature francophone et non le contraire. » La langue française deviendrait ainsi le facteur égalisateur entre la France et les autres nations francophones.

Mais, appeler à une « littérature monde en français » ne revient-il pas à promouvoir une forme d’impérialisme linguistique du français notamment au détriment des autres langues portées par ces mêmes écrivains francophones ? Comme le souligne Michel Le Bris cité dans l’œuvre, « tout dépendra de notre capacité à libérer la langue de son pacte avec la nation. Tel est aussi l’enjeu ou bien cette liberté nouvelle, ce libre déploiement de la langue devenant l’affaire de tous, langue du même coup de plusieurs cultures. »

Car, s'il est vrai que les littératures existent dans leur diversité et qu'elles se nourrissent de l'humus culturel de leur espace originaire respectif, on peut tout de même déplorer qu’une majorité de recherches insiste plus sur leurs différences avec la littérature française que sur leurs similitudes qui, pourtant, existent. Si des études comparées portant sur des textes précis provenant de différents espaces francophones peuvent permettre de mettre en évidence ce qu’ils ont de commun, on peut également montrer que chaque littérature porte en elle la marque, le poids culturel de son espace géographique et cela, toujours en l’inscrivant dans le vaste champ de littérature d’expression française. Si la francophonie désigne la pluralité culturelle autour de la langue française, la dynamique de la recherche en littérature francophone devrait élargir ses études par des approches comparatistes des textes dans un cadre beaucoup plus inclusif qu’exclusif.


Zacharie Acafou
Lundi 4 Mars 2013
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