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La Dépêche d'Abidjan

Pourquoi l’argent ne circule pas en Côte d’Ivoire : Un expert-financier répond à Ouattara


Pourquoi l’argent ne circule pas en Côte d’Ivoire : Un expert-financier répond à Ouattara
Dans son adresse à la nation au soir du 31 décembre 2012, le Président Ouattara justifiant la rareté des ressources monétaires et le fort taux d’appauvrissement des populations dans notre pays, affirme de façon péremptoire : «l’argent ne circule pas, il travaille». En d’autres termes, selon lui, l’argent ne circule plus en Côte d’Ivoire ou n’est pas encore accessible aux ménages ivoiriens, parce qu’il sert en ce moment à financer la reconstruction post -crise des infrastructures de base et la construction de grands travaux…
Que notre économiste de Président s’est d’ailleurs empressé à lister : Universités, Routes, ponts, châteaux d’eaux.. etc. En clair, l’argent ne parvient pas encore au panier de la ménagère ivoirienne parce qu’il est consacré aux financements des infrastructures publics… dixit notre économiste de Président.
J’avoue avoir été surpris par un tel raisonnement qui laisse sceptique plus d’un. Comment Alassane Ouattara, Docteur en économie, peut-il s’autoriser une telle bourde ? Dans toutes les économies du monde, la reconstruction post-crise par le financement de grands travaux sur fonds publics, n’a jamais été une occasion de rareté de ressources pour les ménages. Bien au contraire ! Catalyser la reprise économique à travers un vaste programme de construction de grands travaux est la voie royale consacrée pour reconstruire une économie en déconfiture après une si longue période de crise. Cela est connu de tous ! Point n’est besoin de sortir de Haward University ou de Mit pour le comprendre. Cette approche de financement de la relance économique permet de créer de nombreux emplois locaux, donc de résorber le chômage en partie. Et elle permet surtout d’injecter du cash-flow dans la société de consommation et aussi de revitaliser l’activité économique par la création de richesses nouvelles pour les entreprises nationales.
En clair, le financement effectif des grands travaux exécutés par des entreprises locales employant du personnel local devrait permettre à l’argent de circuler tout en travaillant. Car une Pme locale à laquelle est attribuée un marché pour l’exécution d’une infrastructure publique, emploiera de jeunes ivoiriens antérieurement au chômage, à qui elle versera des salaires, au moins pendant la durée de l’exécution dudit marché. Bien évidemment, chaque salarié effectif verra l’argent circulé dans son ménage pendant que l’argent travaille à financer les infrastructures. Et pas autrement comme l’affirme le Docteur Ouattara.
Pour conforter notre analyse, nous allons revisiter deux exemples historiques qui font référence dans le monde du financement du développement. Le premier est l’exemple du Président Franklin Delano Rosevelt, 32e Président des Etats-unis d’Amérique, élu 4 fois à la Maison Blanche de 1933 à 1945 en raison du succès de sa politique de reconstruction de l’économie américaine par les grands travaux. Mort en fonction le 12 Avril 1945, il repose en Paix à Hyde Park dans l’Etat de New York. Au cours des années 1920, les Etats-Unis entrent dans une phase de reconstruction où l’économie connaît un certain essor.
Mais le système américain est parsemé de failles. Outre la surproduction industrielle, ce dernier repose principalement sur la spéculation boursière et le crédit. La population emprunte de manière excessive pour pouvoir investir en bourse. Ainsi, lorsque les prix viennent à baisser, les actionnaires s’empressent de revendre leurs titres avant qu’ils ne perdent trop de valeur. La panique s’empare rapidement de Wall Street et mène irrémédiablement à un krach boursier en octobre 1929, où près de 13 millions d’actions sont mises en vente en l’espace de quelques heures. Le cours s’effondre et toute l’économie américaine sombre à une vitesse exponentielle.
Les industries ne trouvent plus d’investisseurs et la consommation décroît sans cesse. L’agriculture, déjà en crise depuis une décennie, plonge davantage, en même temps que les valeurs de ses productions. Quant aux banques, confrontées à l’incapacité des actionnaires à rembourser leurs prêts, elles tombent en faillite les unes après les autres.
Le 8 novembre 1932, le Parti Démocrate gagne largement les élections avec 57% des suffrages contre le Président sortant, Herbert Hoover, associé à la crise. Franklin Delano Roosevelt devient alors le 32ème Président des Etats -unis d’Amérique et prend fonction en janvier 1933. En arrivant au pouvoir, Roosevelt trouve une situation catastrophique, approximativement 13 millions d’américains sont au chômage. Pendant son premier mandat, il met en place des mesures dirigistes d’urgences afin de rétablir l’économie et la confiance des Américains dans leur système bancaire et redonner vie à la société de consommation.
Avec le Président Roosevelt, la politique capitaliste adoptée jusqu’alors emprunte des sentiers nouveaux, puisque l’intervention étatique prendra le pas sur le libéralisme pour protéger les plus faibles. Ses réformes osées, désignées sous le vocable générique de «New Deal» étaient guidées par un principe philosophique qu’on peut résumer dans sa célèbre phrase: «Il est préférable de donner un peu de lait à la classe ouvrière avant qu’elle ne reprenne toute la ferme».
Du 9 mars au 16 juin 1933, le Président Roosevelt convoque une session extraordinaire du Congrès qui vote pendant ces 100 jours, la plupart des mesures d’urgence qui formeront le premier «New deal», qui sera le programme de la nouvelle redistribution des richesses. Il lance des programmes de travaux publics afin de créer des emplois publics, les «Works Progress Administration » (Wpa). Puis il présente au Congrès, trois importantes nouvelles mesures de réforme:
1°-La «Public Utility Holding Company Act», imposant des restrictions sur le gaz et l’électricité publique. Contrairement à ce que vient de faire le Président Ouattara qui augmente le Gaz et le Carburant.
2°-La «Revenue Act», imposant de plus lourdes taxes aux plus hauts salaires. Contrairement au gouvernement Ouattara qui préfère réduire les salaires des fonctionnaires bloqués depuis plus de 25 ans en initiant un projet de réforme de la grille salariale de la fonction publique.
3°-La «Social Security Act» du 14 août 1933, prévoyant une assurance chômage, une retraite pour les personnes âgées, ainsi qu’une aide aux veuves et aux orphelins.
Contrairement à M. Ouattara qui préfère augmenter le taux de cotisation sociale de l’employeur et ignorer royalement la situation des victimes de la guerre. Le Président Roosevelt a permis ainsi aux chômeurs américains des années 1930 de trouver du travail tout en équipant le pays (4 millions d’emplois seront créés). Certains de ces travaux, en particulier les barrages, gilegantesques pour l’époque, permettent encore l’irrigation des vallées les moins fertiles et y ont amené le confort. Avec le Président Roosevelt, Avocat de formation, l’argent travaille et circule alors qu’avec notre Docteur économiste de Président l’argent travaille donc ne circule pas. Quel génie !
Le second exemple historique est celui du Plan Marshall. Le 5 juin 1947, le général américain Georges Marshall présente à Harvard University, le plan d’aide qui gardera son nom. L’idée est simple : les Américains prêtent des millions de dollars aux pays européens qui le souhaitent pour financer la reconstruction post-guerre. Comme par exemple le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne de l’Ouest ou la Belgique. La stabilité économique étant gage de paix, le Général Marshall se verra décerné le prix Nobel de la Paix en 1953.
En 1945, la seconde guerre mondiale est terminée. Sur le plan économique, l’Europe est à genoux. La population est décimée, les infrastructures sont détruites et l’industrie est à l’arrêt. Le vieux continent a un besoin urgent de liquidité pour financer sa reconstruction. Cet apport financier viendra alors des Etats-unis. Parallèlement, le contexte international se détériore à nouveau et la grande alliance se démantèle. Le 12 mars 1947, la doctrine Truman annonce une nouvelle attitude envers l’Union soviétique: c’est le «Containment» (endiguement) du communisme partout dans le monde. Le 3 Avril 1948, le Président Truman signe le Plan Marshall. Officiellement appelé «Programme de rétablissement européen», (en anglais European Recovery Program : Erp), le Plan Marshall était un plan américain pour aider à la reconstruction de l’Europe après la Seconde guerre mondiale. L’administration Truman le préféra au plan Morgenthau qui lui, prévoyait de faire payer les réparations par l’Allemagne.
Le mécanisme retenu consistait pour les États-Unis à fournir un crédit à un État européen. Ce crédit servait à payer des importations en provenance des États-Unis. L’Etat européen bénéficiaire encaissait, en monnaie locale, le produit des ventes de ces importations sur son marché national, ainsi que les droits de douanes afférents. Parallèlement, cet État devait octroyer à des agents économiques nationaux (entreprises ou administrations locales) des crédits destinés à des investissements d’un montant deux fois supérieur au crédit qu’il avait lui-même reçu. L’État bénéficiaire devait en outre, faire la preuve qu’il autofinançait sa part, sans recourir à la création monétaire. Par ce montage, les États-Unis encourageaient un effort significatif d’équipement et d’épargne en Europe.
Ainsi, la reconstruction européenne, relativement rapide, fut largement stimulée par l’aide américaine, tandis que l’économie américaine évita elle aussi, la récession à cause d’une surproduction massive qu’aurait pu entraîner la cessation des hostilités.
Dans le cadre du Plan Marshall, l’argent a travaillé et a circulé en Europe, alors qu’avec notre Docteur économiste de Président, l’argent travaille donc ne circule pas en Côte d’Ivoire. Mais Pourquoi l’argent travaille et ne peut circuler en Côte d’Ivoire ?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, chez nous en Côte d’Ivoire, l’argent ne circule pas. Le Président Ouattara lui-même l’a reconnu lors de son message à la nation. Si nous partageons son avis sur ce point. Nous ne partageons pas du tout son théorème explicatif. Car dit-il, «l’argent ne circule pas, il travaille». Dans les deux cas historiques que nous venons de décrire plus haut, l’argent travaille et circule dans le même temps. Les emplois sont créés, le chômage est résorbé et la consommation intérieure s’en trouve redynamisée, voire boostée. Que ce soit dans l’Amérique de Roosevelt ou dans l’Europe bénéficiaire du Plan Marshall, l’argent qui travaille circule dans les «mains» des travailleurs locaux pour aboutir sur les «étables de commerçants sur les marchés» après avoir transité dans les «comptes» des entreprises locales prestataires.
En Côte d’Ivoire, les marchés de reconstruction des infrastructures sont attribués à des entreprises maliennes et burkinabés au titre de l’effort de guerre de ces pays qui ont largement contribué à lui assurer la victoire. M. Sidi Kagnassi, Pdg de Sagem, ne s’est-il pas improvisé constructeur Btp ? Après avoir obtenu le marché du recensement électoral facturé à plus de 120 milliards, il se verra attribué les travaux de réfection de l’Université de Cocody dans le cadre d’un marché de gré à gré contrairement à toutes dispositions légales.
Ce marché qui a coûté plus de 100 milliards à l’Etat de Côte d’Ivoire aurait pu profiter à de nombreuses Pme locales d’entrepreneurs ivoiriens dont les employés auraient sûrement vu circuler l’argent dans leur foyer respectif. M. Kagnassi exportant le principal de ses devises au Mali, il est évident que personne ici bas ne verra circuler un seul centime. Même parmi les entrepreneurs ivoiriens du rattrapage ethnique, il y a peu d’élus, quand il s’agit de rétribuer la reconnaissance de guerre. Ce qui est valable pour les Universités, l’est aussi pour les routes et autres travaux d’infrastructures qui sont désormais la panacée des experts routiers burkinabés et maliens. Comme si, la qualité de la formation en ingénierie des Ponts & Chaussées au Burkina excellait subitement, comparée à la longue expérience des nombreux ingénieurs ivoiriens formés à l’Institut Polytechnique Houphouët-Boigny.
En réalité, l’argent ne circule pas en Côte d’Ivoire, parce que l’argent qui travaille en Côte d’Ivoire circule au Burkina et au Mali, pays d’origine des entreprises attributaires des marchés de reconstruction post-crise en Côte d’Ivoire. Dans ces conditions, l’économiste Président peut affirmer «l’argent ne circule pas, il travaille» pour mieux couvrir son échec. Il a tué l’éléphant, le village est en fête. La chaire d’éléphant circule désormais au village à flot ! L’argent ne circule pas en Côte d’Ivoire, parce que l’argent qui travaille en Côte d’Ivoire circule ailleurs.

Armand Gérard Obou
Ingénieur-expert en économie numérique
Libre citoyen ivoirien

Mercredi 18 Septembre 2013
La Dépêche d'Abidjan



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