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La Dépêche d'Abidjan

« Pourquoi aucun pays africain ne célèbre le souvenir du combat contre l’esclavage colonial ? », Karfa Diallo

La Ville de Dakar accueille ce 27 avril la journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Une célébration quasi-inexistante en Afrique.


Il nous faut rappeler à jamais, à toutes les générations d’aujourd’hui et à venir, ce que fut l’esclavage des noirs, ce qu’est encore l’esclavage.

La question qui se pose depuis les indépendances 1960 est de savoir si, au lendemain de la colonisation, l’Afrique peut renaître au monde en se tendant à elle-même la main.

Il s’agit de savoir si l’Afrique indépendante peut, à travers la relation qu’elle tisse entre ses morts et ceux qui leur survivent, contribuer à la manifestation, ici et maintenant, de ce que l’on pourrait appeler l’esprit de mémoire.

C’est en effet à cela que nous appelle toute notre histoire. Malheureusement, de ce point de vue, l’Afrique constitue une figure par excellence de l’oubli.

La Traite des Noirs et l’Esclavage furent, par leur durée, leur ampleur et leurs conséquences, une des tragédies les plus catastrophiques de l’histoire universelle. Cette saignée affligea tout un continent par son ampleur et sa durée. Freinant le développement des sociétés africaines, ce trafic fit du Noir une marchandise transactionnelle principalement de l’Afrique vers le Moyen-Orient et les Amériques.

Si l’esclavage colonial occidental est de plus en plus documenté et assumé, la traite et l‘esclavage transsaharien par les « arabo-musulmans » continuent leurs convulsions dans le déni, l’ignorance et la cupidité.

En effet, le sort des migrants d’Afrique subsaharienne dans les pays du Maghreb est une des séquelles d’une image rétrograde du noir construite par des siècles d’asservissement. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants continuent d’être traités comme des marchandises, dans l’indifférence de leurs Etats d’origine comme de ceux du Maghreb qu’ils traversent vers l’Occident.

Nous sommes au début du 21ème siècle mais, pour les migrants africains qui sont jetés sur les routes de l’exil par la misère, la guerre ou l’oppression politique, nous sommes revenus au temps de la traite négrière transsaharienne. Du Sinaï au désert libyen, c’est en effet un crime contre l’Humanité qui se déroule depuis plusieurs années. Des êtres humains y sont battus parfois jusqu’à la mort, rançonnés, violés, séquestrés, affamés et réduits en esclavage.

Après la Conférence de Durban en 2001, la France, par décision de son Parlement a fait de la traite et de l’esclavage crimes contre l’humanité et du 10 mai date officielle de commémoration. L’Unesco a retenu le 23 août comme Journée Internationale de commémoration des résistances à la traite des Noirs, en référence à la révolution haïtienne commencée le 23 aout 1791.

Le Sénégal, sous l’impulsion de son panafricaniste ancien président Abdoulaye Wade, a voté la première loi criminalisant la traite et l’esclavage colonial occidental. Depuis, le 27 avril, est journée nationale du souvenir de la traite des noirs et de l’esclavage. Et la ville de Dakar est la 1e capitale africaine à respecter une telle célébration du crime et des combats pour la liberté.

Aucun autre pays africain n’a, cependant, qualifié le crime subi pendant quatre siècles. La traite des noirs et l’esclavage semblent bannis de la mémoire de l’Afrique. Nulle part ne retentit une mise en perspective politique et législative d’une histoire et d’une mémoire dont les leçons sont à tirer tous les jours.

Pourtant, lorsque l’ancienne puissance coloniale convoque les chefs d’Etats africains à célébrer son agenda mémoriel, très peu d’entre eux déclinent cette invitation. En témoigne la journée nationale française du 10 mai 2015 qui vit la participation de plusieurs chefs d’Etats.

Ici, l’on n’a pas encore compris la place de la mémoire, ce patrimoine immatériel, parmi les critères d’humanité, à côté de ceux des lieux, du langage ou de l’outil. Or l’État postcolonial africain n’a pas compris qu’un pays qui délaisse ses morts ne peut, ni faire nation, ni nourrir une politique de la vie. Il ne peut promouvoir que des vies mutilées – des vies en sursis.

Pour promouvoir une politique de la vie et une politique de la nation, il aurait fallu en effet commencer par une médiation sur la manière de transformer en présence intérieure, quotidienne et régulière l’absence physique de ceux que la violence esclavagiste a brisé.

C’est en pensant à eux qu’il faut plaider pour que dans tous les pays africains puissent intégrer dans leur législation nationale le souvenir de cette tragédie et l’actualité de ses enseignements. Un véritable travail de citoyen de mémoire comme moyen de défense et de promotion des biens culturels matériels et immatériels des africains.

Est-ce que 60 ans après les indépendances, l’Afrique peut renaître au monde tendant la main à ses fils? Est-ce que l’esprit de vie des africains peut être défendu par leurs Etats au 21e siècle ? Est-ce qu’une émancipation est possible quand la vie de l’Africain reste quantité négligeable ?

Reconnaitre et qualifier les crimes et violences subis par les africains est le préalable à toute manifestation de la démocratie, à toute réelle politique de réparation.

Dans le grand débat qui s’ouvre sur la restitution des biens culturels africains, les Etats africains ne doivent pas être oubliés. Leur responsabilité, dans la protection et la promotion de ces dits biens, est engagée.

C’est pourquoi il est important d’adresser un plaidoyer pour la qualification juridique de la traite et l’esclavage des noirs comme crimes contre l’humanité, il s’agit d’œuvrer à reconquérir le territoire du corps noir, à lui redessiner un horizon de dignité et d’émancipation.

A l’heure où la France se dote d’une Fondation pour la mémoire de l’esclavage, dirigée par l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault, le continent reste dépourvu de structures d’hospitalité capables de soutenir les recherches universitaires, de coordonner les lieux de mémoire, de financer les résidences d’artistes, de libérer et de promouvoir les initiatives citoyennes, culturelles et associatives seules garantes d’une mobilisation de la société.

En effet, nos Etats doivent dire que la traite et l’esclavage furent et sont toujours un crime contre l’humanité ; que les textes juridiques ou religieux qui les ont autorisés, organisés percutent la morale universelle ; qu’il est juste d’énoncer que c’est dans nos idéaux de justice, de fraternité, de solidarité, que nous puisons les raisons de dire que le crime doit être qualifié et inscrit dans la loi parce que la loi seule dira la parole solennelle au nom du peuple français.

Cette inscription dans la loi, cette parole forte, sans ambiguïté, cette parole officielle et durable constitue une réparation symbolique, la première et sans doute la plus puissante de toutes. Mais elle induit une réparation politique en prenant en considération les fondements inégalitaires de nos sociétés.

Elle suppose également une réparation morale qui propulse en pleine lumière la chaîne de refus qui a été tissée par ceux qui ont résisté en Afrique, par les marrons qui ont conduit les formes de résistance dans toutes les colonies et par tous ceux qui ont pris part aux combats politiques et à l’action des philosophes et des abolitionnistes.

Source :senenews.com
Samedi 4 Mai 2019
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