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Les controverses autour de la cérémonie du Bois-Caïman : quand le révisionnisme tue l’histoire

TRIBUNE


Les controverses autour de la cérémonie du Bois-Caïman : quand le révisionnisme tue l’histoire
Comme bon nombre des faits de notre histoire de peuple, la cérémonie du Bois-Caïman suscite d’âpres controverses. Ils sont nombreux ceux qui s’arrogent le droit d’inventer chacun une version des faits, au point que les lecteurs se perdent, ne sachant à quelle version ajouter foi. Bloggeurs, écrivains, orateurs se livrent à une véritable course à la vérité sur l’événement du 14 août.

De la nature de la réunion

Quelle est réellement la nature de ce qui s’est passé le 14 aout 1791 ? Au moins deux thèses se confrontent. Cérémonie religieuse ou congrès politique ? Les historiens affirment qu’il s’agissait d’un rassemblement d’esclaves marrons à caractère politique ayant épousé une certaine forme de manifestation religieuse. La religion devait galvaniser cette effervescence révolutionnaire ayant animé les marrons qui entendaient briser à tout prix les chaines de l’esclavage. L’idée d’une cérémonie exclusivement religieuse est apparue de manière beaucoup plus marquée à travers un certain discours porté non pas par les historiens mais par une certaine idéologie christianiste. Selon cette vision, l’événement du 14 aout fut une cérémonie dans laquelle nos ancêtres auraient remis le destin de la nation au Diable, (les loas d’Afrique). Elle soutient l’idée selon laquelle l’état de pauvreté extrême d’Haïti aujourd’hui est lié directement au fait que le pays a été, depuis cette alliance de sang, dirigé par des puissances diabolique. La solution aux problèmes d’Haïti passe impérativement par une révocation de ce contrat qui lierait le pays à Satan. Certains croyants zélés se sont même rendus sur les lieux où ils estiment que la cérémonie a eu lieu pour mettre fin, disent-ils, à la mainmise du Diable sur le devenir de la nation.

On retrouve également cette tendance à l’amplification de l’aspect religieux de la cérémonie chez certains vodouisants prosélytiques pour qui le vaudou était indispensable dans la conquête de la liberté chez les esclaves. Ils se servent de cet argument pour montrer l’importance de cette religion pour le pays, laquelle est enracinée dans l’histoire nationale. Ils réclament, par conséquent, un traitement beaucoup plus digne du vaudou par les responsables politiques.

L’idée qui veut que la cérémonie du Bois-Caïman ait été un congrès politique est défendue par certains éléments de la classe moyenne (intellectuels, professeurs, étudiants…) qui veulent écarter l’exagération du poids religieux dans le traitement de ce fait, contrairement à ce que veulent les approches chrétiennes et vodouisantes. Pour eux, si l’utilisation de la religion dans la cérémonie du 14 août est un fait avéré, on ne peut pas réduire cet événement à une manifestation religieuse. Ils partagent, en quelque sorte, l’avis des historiens en jouant au jeu de l’équilibre. Ce qui s’est passé au Bois-Caïman est vu comme une réunion où les esclaves fuyant l’enfer colonial échangent leurs idées sur la possibilité de mener une révolte qui pourrait conduire à l’effondrement du système de l’esclavage. Comme tout congrès, le débat fut suivi d’une résolution partagée par tous les participants : en finir avec l’ordre colonial.

Le vaudou ou l’islam ?

La réunion s’est déroulée, affirment certains, au Bois chez l’Imam (Bwa kay imam, en créole), l’Imam étant Boukman. Selon cette version, Boukman ne serait pas un prêtre vaudou, contrairement à ce qui a été toujours admis, mais de préférence, un guide religieux musulman, un imam. Cette version « islamisante » n’hésite pas à avancer que la religion pratiquée par les esclaves venus d’Afrique fut d’abord l’islam, puis vient le vaudou. Cette thèse s’appuie sur le fait qu’à la même époque, les musulmans célébraient leur Aid-el-Adha ou Aid-el-Kebir ( fête du sacrifice). Cette fête est organisée entre le10 et le 14 du mois de dhou al-hijja, le dernier du calendrier musulman, en mémoire du sacrifice qu’avait demandé Yaveh à Abraham, celui-ci devait lui offrir son fils. La fin de cette fête correspondrait à la cérémonie du 14 aout 1791 (1). Le côté surprenant de cette version saute aux yeux quand on sait que le porc dont le sang a été bu par les participants est un animal impur selon le Coran. Autant dire que ce discours est discordant et donc ne colle pas avec la réalité. A moins qu’on fasse abstraction du porc…

Vixamar remplace le porc

Une autre thèse nie le fait qu’un porc fut égorgé dans la cérémonie. Sans pour autant réfuter l’utilisation du sang par les participants, elle affirme qu’en lieu et place de l’animal un homme dénommé Jean Baptiste Vixamar s’est offert en sacrifice. Par une incroyable erreur de planification, affirment les tenants de ce point de vue, les organisateurs de la cérémonie n’ont pas prévu l’animal dont le sang devait constituer le serment qui lierait les esclaves contre le Blanc oppresseur.
Pour combler le vide, le fervent Vixamar aurait pris la place du mammifère, en s’égorgeant volontairement pour s’assurer que la réunion produise l’effet souhaité (2). Étranges similitudes avec le sacrifice expiatoire de Jésus qui a donné sa vie pour sauver l’humanité !

Trouvons l’erreur

Toute cette polémique au cœur de laquelle se trouve l’événement du 14 aout 1791 soulève le problème de la production de la connaissance historique et son appropriation. La science historique est, comme le dit Auguste Comte, une discipline problématique. Le discours sur l’histoire est toujours confronté à ce problème de « légitimité », lequel sous-tend l’excellent ouvrage de Marc Bloch :L’Apologie pour l’histoire et le métier d’historien. Qu’est ce qui constitue le bien-fondé du récit ou de l’analyse historique ? En affirmant que c’est l’historien qui « fait » l’histoire, Annah Arendt (Condition de l’homme moderne) met le doigt sur l’un des plus grands écueils du savoir historique : la question de la subjectivité. C’est sans doute en vertu de cette question qu’on peut avoir autant de récits et d’analyses –parfois même contradictoires‒ sur un même événement. Certains historiens ‒ou ceux qui écrivent l’histoire‒ proposent une version en fonction de ses sensibilités idéologiques.

Cette liberté d’interprétation nous amène à aborder la question sous un autre angle en regardant le problème de la légitimité en rapport à celui qui écrit l’histoire. Qui peut faire de l’histoire ? Qui détient l’autorité du savoir historique ? La question s’est toujours posée, hier et maintenant, ici et ailleurs. En règle générale, cette tâche revient aux historiens reconnus par des titres universitaires, des chercheurs et aux enseignants à l’université. Cela n’a pas empêché à n’importe qui d’écrire l’histoire.

Aujourd’hui, avec l’internet et la prolifération des médias, faire de l’histoire n’a jamais été plus facile. Autant qu’on a besoin d’étudier la chimie pour être chimiste, autant qu’on n’a pas besoin de faire des études d’histoire pour se dire « historien ».

Voilà qui explique en partie l’apparition de nombreux courants révisionnistes qui n’entendent pas faire mais plutôt « refaire » l’histoire en se permettant d’introduire de nouvelles « vérités » prenant le contre-pied de celles jusque-là admises. La plupart de ces révisionnistes sont des gens en mal de popularité qui cherche à faire sensation chez leur lecteur. Dans leur quête de notoriété, ils n’hésitent pas à construire toute une thèse sur des détails ou des arguments invraisemblables, quitte à se ridiculiser.

Mais le problème est aussi de l’autre bout de la chaîne, au niveau de la réception. Comment le public s’approprie le savoir historique ? Depuis plusieurs décennies, des études ont montré que l’intérêt du public-lecteur est motivé par un ensemble de conditions dont l’effet-surprise. C’est ce qui explique le succès du « journalisme jaune » qui exploite le goût du public pour le sensationnel. Ces mêmes procédés tape-à-l’œil sont utilisés par ceux qui travestissent l’histoire au nom de leur seul envie de faire sensation ou à des fins idéologiques. Un autre facteur non négligeable pour comprendre le succès de ces « novateurs » reste la ‘nouveauté’ de ce qu’ils présentent au public. L’innovation à la particularité d’être attirante, elle renouvelle l’intérêt. Et, les lecteurs ont tendance à confondre vérité et nouveauté. Ignorant les méthodes de recherches en histoire, la plupart d’entre eux ne se servent pas de crible pour assimiler ce qu’on leur donne comme connaissance historique. La nouveauté, par la sensation qu’elle crée, amplifie sa diffusion. Voilà pourquoi même parfois absurdes, les thèses avancées par ceux qui dénaturent l’histoire se répandent comme une traînée de poudre. Au grand dam de l’histoire !

Par Josué Muscadin
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Notes
1. http://www.prevalhaiti.com/messages.php/14969. consulté le 14 aout 2012
2.La vérité autour du Bois-Caïman, 221 ans plus tard. http://culture509.net/web/la-verite-autour-du-bois-caiman-221-ans-plus-tard/. consulté le 14 aout 2012
Vendredi 6 Mars 2020
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