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La Dépêche d'Abidjan

Le clergé catholique ivoirien va-t-il faire sa mue ?


À la messe de clôture de leur premier congrès extraordinaire à Yamoussoukro (7-11 juillet 2021), les prêtres ivoiriens ont été exhortés à dénoncer, comme le prophète Amos, “les injustices qui minent nos sociétés sans oublier la décadence morale dans laquelle elles baignent” car, pour l’archevêque d’Abidjan, il n’est plus question de se taire. Mais qui était Amos et que fit-il ?

Amos, dont le nom signifie “porteur de fardeau”, était un berger du Sud de Bethléem. Il n’était pas né prophète mais le devint quand il fut appelé par Dieu au 8e siècle av. J.-C., pour parler “à temps et à contretemps”, pour prêcher dans un contexte où, tandis qu’une minorité de personnes vivaient dans un luxe insolent, quantité d’hommes et de femmes étaient pauvres, exploités et opprimés. Certains, parmi eux, n’avaient pas d’autre choix que de se vendre “pour une paire de sandales”, manquaient de quoi se couvrir la nuit, étaient victimes de la magouille dans le commerce. Leurs droits étaient piétinés dans des simulacres de procès.

Ceux qui regardaient et traitaient les petits comme des moins que rien aimaient afficher leur piété. Une piété qui reposait sur les chants, les sacrifices et les pèlerinages à Béthel, Guilgal ou Beer-Cheba. De plus, ils adoraient des idoles, alors qu’ils savaient que “Yahveh est un Dieu jaloux qui ne partage pas sa gloire” (Deutéronome 6, 15). Bref, les dirigeants politiques et religieux que pourfendait Amos pratiquaient une religion déconnectée de la morale. Comme le résume bien Ted Grimsrud, “la fidélité rituelle masquait une infidélité éthique” (cf. ‘Peace and Justice Shall Embrace. Power and Theopolitics in the Bible. Essays in Honor of Millard Lind’, Telford, Pandora Press, 1999). Amos leur fera savoir que le culte agréable à Dieu, c’est de prendre le Créateur au sérieux dans toute sa vie en évitant de maltraiter l’homme créé à son image et à sa ressemblance, c’est une vie de droiture, de justice, de compassion pour les petits, de générosité, d’amour du prochain, que celui-ci soit riche ou pauvre, petit ou grand, ignorant ou cultivé. Chez Amos, le droit qui “doit ruisseler comme de l’eau” et la justice qui “doit couler comme un torrent intarissable” sont ainsi les éléments clés d’une authentique relation à Dieu. Tel un lion, Amos rugissait donc contre ceux qui s’enrichissaient en dépouillant ou en affamant les pauvres. Il n’avait pas peur de fustiger les injustices sociales, économiques et politiques.

La dénonciation du mal s’est-elle arrêtée avec lui ? Je ne le pense pas. Ici ou là, des “serviteurs de Dieu” ont essayé de marcher dans les pas d’Amos. Leur liste est longue. Cet espace ne mentionnera que quelques noms : Martin Luther King (États-Unis d’Amérique), Dom Helder Camara (Brésil), Dietrich Bonhoeffer (Allemagne), Stefan Wyszynski (Pologne), Mgr Oscar Romero (Salvador) assassiné en pleine messe le 24 mars 1980 par un groupe d’extrême-droite proche de la Junte militaire parce qu’il luttait contre les injustices sociales, la torture et les meurtres. En Afrique, Amos eut des disciples comme Mgr Desmond Mpilo Tutu (Afrique du Sud) qui organisa plusieurs marches pacifiques de protestation contre l’apartheid au Cap, Mgr Bernard Yago qui en 1963 se désolidarisa de la thèse officielle selon laquelle Ernest Boka s’était donné la mort dans la prison d’Assabou, ce qui provoqua l’ire d’Houphouët qui le traita de “fétichiste en tiare”. Il y eut aussi Raymond-Marie Tchidimbo, le premier archevêque africain de Conakry, qui condamna publiquement la répression d’une marche pacifique, ce qui lui valut d’être arrêté par Sékou Touré dans sa cathédrale dans la nuit du 24 au 25 décembre 1970. Quant au cardinal Laurent Monsengwo, il n’eut de cesse, avant sa disparition le 11 juillet 2021, de défendre le droit et la justice en République démocratique du Congo. Ses compatriotes se souviendront longtemps des déclarations choc qu’il fit en 2011 (“Les résultats de la présidentielle ne sont conformes ni à la vérité ni à la justice”), en 2016 (“Il est révolu le temps où l’on cherchait à conserver le pouvoir par les armes, en tuant son peuple. Celui qui respecte la Constitution n’a rien à craindre de la justice” ou en 2018 (“Il est temps que les médiocres dégagent et que règnent la paix et la justice en RDC… Comment ferons-nous confiance à des dirigeants incapables de protéger la population, de garantir la paix, la justice, l’amour du peuple ? Comment ferons-nous confiance à des dirigeants qui bafouent la liberté religieuse du peuple, liberté religieuse qui est le fondement de toutes les libertés ?)
Les médiocres sont aussi en Côte d’Ivoire, soutenus par la “patrie des droits de l’homme” que la décapitation du jeune Toussaint Koffi N’Guessan à Daoukro le 9 novembre 2020 n’a guère émue. Les médiocres, ce sont ceux qui vont se soigner avec leurs familles à Bruxelles ou à Paris pendant que le peuple est obligé de chercher une hypothétique guérison dans des hôpitaux devenus au fil du temps des mouroirs, ceux qui laissent tout un pays sans électricité pendant 3 mois et ne font rien contre l’augmentation excessive des denrées de première nécessité. Et pourtant, ils n’arrêtent pas de nous faire croire que leur champion a fait mieux que tous les régimes qui l’ont précédé à la tête de l’État. Quand le Nord du pays est attaqué plusieurs fois par des terroristes parce que les frontières sont de véritables passoires, quand on forme un gouvernement de plus de 40 ministres alors qu’on avait promis de travailler avec 15 personnes, quand on garde sans jugement en prison des pères de familles, cela signifie tout simplement qu’on est médiocre. Les médiocres sont ceux qui, non contents d’avoir violé la Constitution en s’octroyant un troisième mandat, clament aujourd’hui que le pays qu’ils ont divisé, abîmé et appauvri n’a pas besoin de réconciliation.

Lorsque le cardinal Jean-Pierre Kutwã affirme que les prêtres et évêques de Côte d’Ivoire ne doivent plus se taire, il admet implicitement que lui et les autres clercs se sont tus hier, qu’ils se sont tus sur le viol de notre loi fondamentale à plusieurs reprises par Alassane Ouattara, sur le rattrapage ethnique qui ne promeut et ne valorise que les gens d’une région, d’une religion et d’un parti politique, sur les arrestations et emprisonnements arbitraires, sur la dictature immonde qui fait souffrir les Ivoiriens depuis 2011 alors qu’il aurait fallu se dresser et rugir comme le prophète Amos. Je me réjouis que l’archevêque d’Abidjan ait enfin pris conscience que sacerdoce et prophétisme vont de pair. Je le félicite d’avoir compris que se taire, quand une ancienne puissance coloniale s’ingère dans les affaires de ses ex-colonies ou quand un peuple est muselé, terrorisé, spolié ou humilié par celui-là même qu’il a accueilli et à qui il a offert gîte et couvert, c’est se rendre complice du crime. Espérons que ni lui ni ses confrères n’useront plus de précautions oratoires pour nommer les maux de notre société car Amos, le berger de Tekoa, parlait “cru et dru”, appelait un chat, un chat.
Une dernière chose : ce que plusieurs retiendront de la vie du cardinal Laurent Monsengwo, ce n’est pas qu’il fut le premier exégète africain ni qu’il parlait de nombreuses langues, mais ce qu’il fit pour son peuple, le courage qui le poussait à interpeller tous les présidents congolais, même ceux dont il était proche. Chez nous, les prélats, qui critiquaient régulièrement le pouvoir de Gbagbo, sont devenus muets pendant le règne de Ouattara comme si tout allait bien dans le pays. Or le prêtre doit être en mesure de parler à tous parce qu’il “demeure l'homme de tous en vue de la fraternité spirituelle” (‘Directoire pour la vie et le ministère des prêtres’, n. 33), parce que la vraie amitié se nourrit de vérité, parce que manger chez les collecteurs d’impôts n’empêchait pas Jésus de leur dire ce qu’il pensait d’eux et de leur conduite.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ
Samedi 31 Juillet 2021
La Dépêche d'Abidjan



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