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La vraie amitié reconnaît la liberté de faire ceci plutôt que cela



Monsieur le Président,
Le 26 juillet 2007, dans un discours dont l’arrogance le disputait à l’ignorance, votre prédécesseur à l’Élysée estimait que l’Afrique ne connaît que la répétition du même. Un vieux cliché hégélien recyclé et servi paresseusement par Henri Guaino. Heureusement qu’Ibrahima Thioub et Makhily Gassama ne tardèrent pas à rabattre le caquet à Sarkozy, démontrant ainsi que le Sénégal n’est pas peuplé que de gens ayant le complexe du Blanc et que les Africains ne sont plus prêts à laisser n’importe quel petit aventurier français débiter des sornettes sur leur continent. Donc, selon l’inculte et donneur de leçons Sarkozy, “l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire”. Lui, Sarkozy, est en train d’y entrer avec, aux pieds et autour des reins, des casseroles aussi embarrassantes que bruyantes. Le 2 juillet 2014, en effet, l’ancien président fut mis en examen par les juges Patricia Simon et Claire Thépaut, une première dans l’histoire de la Cinquième République française, pour “corruption, trafic d'influence actif et recel de violation du secret professionnel”. Le lendemain, sur TF1, on vit le mari de Carla Bruni s’agiter comme un diable dans un bénitier. Il se posa d’abord en quelqu’un qu’on a cherché à humilier. Il jura ensuite que jamais il ne commit “un acte contraire aux principes républicains”. Il accusa enfin une partie de la justice d’être instrumentalisée par votre gouvernement qui veut coûte que coûte l’empêcher de revenir au pouvoir et de sauver une France que vous auriez mise dans un piteux état. De vrais mensonges, diront vos partisans, d’autant que “Le Monde” du 12 juillet, après avoir pris connaissance des écoutes téléphoniques, nous apprend que Sarkozy a bel et bien promis à son avocat Me Thierry Herzog de donner un coup de pouce au magistrat Gilbert Azibert (le faire nommer à Monaco) en échange d’informations fournies par ce dernier à Sarkozy dans l’affaire Bettencourt.
Monsieur le Président, vous pouvez entrer dans l’Histoire comme Nicolas Sarkozy ou comme Jean Jaurès dont vous évoquiez le souvenir, le 23 avril 2014, lors de votre visite à Carmaux. Permettez-moi de vous rappeler que ce Jaurès prit la défense de Dreyfus au nom de la justice, qu’il s’opposa à la politique coloniale et à la guerre après 1905, qu’il prit des positions pacifistes à l’approche des hostilités avec l'Allemagne, ce qui le rendit très impopulaire chez les nationalistes qui le voyaient comme un traître à la patrie, et qu’il disait, entre autres choses, que “le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire.” Depuis que vous êtes à l’Élysée, avez-vous cherché à savoir qui est le vrai vainqueur de l’élection présidentielle de novembre 2010 en Côte d’Ivoire? Vous êtes-vous donné la peine de connaître la vérité sur les crises qu’a connues le pays entre le 24 décembre 1999 et le 11 avril 2011? Avez-vous eu le souci de vous informer sur la situation des droits de l’homme, la sécurité et le traitement des partis de l’opposition en Côte d’Ivoire depuis que Sarkozy a installé Dramane Ouattara au pouvoir? Avez-vous été curieux de savoir qui a assassiné Philippe Rémond et pourquoi Michèle Alliot-Marie et Jacques Chirac refusèrent que soient arrêtés les pilotes biélorusses supposés avoir provoqué la mort de 8 soldats français à Bouaké en novembre 2004? Comme Frédéric Taddeï, journaliste à France 3, ne trouvez-vous pas anormal que “la CPI incrimine ce pauvre Gbagbo, mais se garde bien d’enquêter du côté des partisans d’Alassane Ouattara, soutenus par les grandes puissances”? L’homme de gauche que vous êtes peut-il accepter que l’on soit à ce point “faible avec les forts et fort avec les faibles”?
Monsieur le Président, comme votre pays dispose de puissants services de renseignements, je serais enclin à penser que vous connaissez la vérité mais que vous ne voulez pas la dire parce que ce serait une catastrophe et pour la communauté dite internationale et pour la France, parce qu’il est dans l’intérêt du gouvernement français d’avoir pour interlocuteur un pantin qui puisse la laisser piller les richesses de la Côte d’Ivoire. À propos de pillage, votre pays pratique ce honteux sport en Afrique francophone depuis 1960. Il lui est même arrivé d’armer et de soutenir des voyous et des analphabètes pour obliger certains présidents africains à lui accorder le monopole sur l’exploitation de l’uranium, du pétrole, du gaz ou du cacao. Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, le fruit de ce pillage ne vous a jamais permis d’égaler ni de supplanter économiquement l’Allemagne qui, elle, n’a jamais fourré son nez dans les affaires des Africains et ne compte pas sur leurs matières premières pour se développer et financer ses campagnes électorales. Pourquoi, malgré l’argent volé aux Africains, êtes-vous derrière l’Allemagne? Parce que cet argent est maudit, parce que “biens mal acquis ne profitent jamais”. Si votre pays traverse aujourd’hui une grande crise qui n’est pas qu’économique, c’est aussi parce que vous n’avez jamais voulu imiter l’exemple de votre voisin allemand. Celui-ci n’a pas hésité à demander pardon aux Juifs pour la Shoah (extermination de 6 millions de Juifs par le nazisme hilérien pendant la Seconde Guerre mondiale). Vous, Français, non seulement vous ne voulez pas faire repentance pour les nombreux crimes perpétrés par votre armée en Afrique mais vous avez l’outrecuidance de dire que la colonisation fut une chose positive alors que nous considérons avec Césaire qu’elle fut chosification et exploitation de l’homme noir .
Monsieur le Président, on a l’impression que vous avez du mal à faire ce que vous avez dit pendant la campagne présidentielle, que vous avez troqué vos habits de socialiste contre ceux de social-démocrate, que vous avez “remplacé changement par renoncement” (Jean-Luc Melanchon) ou que vous “faites la politique de Gattaz, le président du Medef” (Pierre Laurent). Or “le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage”, écrivait encore Jaurès. “Vous ne tenez pas vos promesses”, fulminait une habitante de Carmaux lors de votre passage dans cette ville. Ce jugement est corroboré par Robert Bourgi, véritable “boîte noire des turpitudes franco-africaines”, quand il déclare que vous avez pris goût à la Françafrique et que vous avez gardé intacts “les liens avec les chefs d’État corrompus, les dinosaures” alors que vous disiez à Dakar que “le temps de la Françafrique est révolu” et que “les émissaires, les intermédiaires et les officines trouveront désormais porte close à la présidence de la République française comme dans les ministères”.
Monsieur le Président, vous êtes libre “d’essayer à l’étranger de faire oublier vos échecs sur le territoire métropolitain” (R. Bourgi) mais, en tant que socialiste, vous n’avez pas le droit de légitimer un pouvoir vomi et honni par la majorité des Ivoiriens. Vous ne pouvez pas vous dire attaché à la justice et à l’État de droit et cautionner un régime qui réprime systématiquement et sauvagement les meetings et manifestations des opposants, a caporalisé les médias d’État, se prépare à braquer les futures élections, garde injustement 800 pro-Gbagbo en prison, ne donne du travail qu’aux gens du Nord et fait assassiner tous ceux qui osent critiquer sa gestion de la chose publique.
Monsieur le Président, le 12 octobre 2012 devant les députés sénégalais, vous affirmiez que vous regardez “les Africains comme des partenaires et des amis”. Un de vos penseurs, et c’est par là que je terminerai, s’appelle Jacques Derrida et a écrit des lignes splendides sur l’amitié. Pour lui, être capable d’amitié, c’est savoir honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être. La vraie amitié reconnaît en effet le droit à la différence et la liberté de faire ceci plutôt que cela. Honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être, n’est-ce pas, par exemple, accepter qu’un président africain refuse d’envoyer son armée en France pour qu’elle défile sur les Champs-Élysées le 14 juillet? Les Africains ne sont pas obligés de faire comme les Occidentaux, c’est-à-dire d’être homosexuels, athées, agnostiques, franc-maçons ou rosicruciens. Même votre démocratie, nous ne sommes pas obligés de l’adopter telle quelle car la Chine et la Russie, qui ne l’ont pas adoptée, ne sont pas moins heureuses et moins développées que vous. Si la France tient à être l’amie de la Côte d’Ivoire, alors qu’elle reconnaisse enfin aux Ivoiriens la liberté de marcher sur leur propre chemin, la liberté de continuer ou d’arrêter l’aventure avec elle!
Espérant que vous me lirez, je vous assure, Monsieur le Président, de mon sincère respect.

Jean-Claude DJEREKE
Enseignant à Drexel University, Philadelphia (USA) et chercheur associé au Cerclecad, Ottawa (Canada)

Mercredi 16 Juillet 2014
Jean-Claude DJEREKE



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