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L’éditorial de Venance Konan : Civilisation


L'une des nombreuses définitions du mot civilisation est « l’action de civiliser ou de se civiliser. » Et c’est de cela que je veux vous parler aujourd’hui. Lorsque l’homme blanc arriva sous nos chaudes tropiques, il vit que nous étions de vilains petits sauvages et il décida de nous civiliser, c’est-à-dire, de nous faire sortir de l’état dans lequel nous nous vautrions pour nous faire devenir comme lui.

Parce que lui était l’être civilisé par excellence à qui nous devions tous ressembler. L’une des missions de la colonisation fut donc de nous civiliser. Le brave Blanc brava ainsi tous les dangers, les lions, la chaleur, toutes nos sales maladies, nos ancêtres cannibales, tout, pour remplir cette noble mission. Et pour cela, il utilisa tous les moyens qu’il trouva : bonbons, biscuits, chicottes, coups de pieds, Bible, persuasion, viols, tout... Et tout au long de l’œuvre de civilisation, l’on organisait régulièrement des concours pour voir sa progression.

Dans son livre « Congo, une histoire », le Belge David Van Reybrouck raconte une scène qui se déroula à Léopoldville (ancien nom de Kinshasa), au temps de la colonisation belge sur le Congo : « Les images montraient un concours de beauté à Léopoldville en 1951. Il s’agissait, non pas de donner son avis sur des caniches ou des volailles, mais sur des familles. Devant un public exclusivement blanc, des familles congolaises paradaient en passant devant le jury. Le père en short, à côté de sa femme, puis les enfants, soigneusement rangés du plus grand au plus petit. L’enfant le plus jeune portait une pancarte avec le numéro des participants. Le public applaudissait poliment. Puis ils s’éloignaient, le visage grave... » Ces familles défilaient pour que le jury de Blancs apprécie leur degré d’évolution. Mais être évolué ne faisait pas d’eux forcément des Blancs ou ne leur conférait pas les mêmes droits. Aussi, les « évolués » d’une ville congolaise du nom de Luluabourg se plaignirent-ils auprès du gouvernement en ces termes, que rap-porte toujours David Van Reybrouck : « Les membres de cette élite intellectuelle indigène font leur possible pour s’instruire et vivre décemment, comme le font les Européens respectables.

Ces évolués ont compris qu’ils avaient des devoirs et des obligations. Mais ils sont persuadés qu’ils méritent tout de même, sinon un statut spécial, du moins une protection particulière du Gouvernement, pour les mettre à l’abri de mesures ou de certains traitements qui peuvent s’appliquer à une masse ignorante ou arriérée. [...] Il est pénible d’être reçu comme un sauvage quand on est plein de bonne volonté ». Eh non, on n’accédait pas aussi facilement au paradis blanc. En Côte d’Ivoire, une amie, religieuse française, me raconta que l’on créa à Béoumi ce que l’on appela « l’école des fiancées ».

Les jeunes Ivoiriens évolués de l’époque coloniale ne voulaient épouser que des femmes dignes de leur statut. C’est-à-dire des femmes qui étaient un peu civilisées, même si elles n’avaient pas été à l’école.

Alors ils allaient chercher leurs fiancées dans cette école où l’on apprenait aux jeunes filles à s’habiller comme des femmes blanches, à mettre un couvert, à servir à boire à un invité, à manger avec des fourchettes et cuillères et non plus avec les doigts, à ne pas trop découvrir les dents en riant, à ne pas se mettre les doigts dans le nez, faire pipi devant tout le monde ou roter, bref, à ne pas se comporter en sauvage pour mettre la honte sur son mari.

C’est dans ce mouvement de civilisation que nous apprîmes à porter des costumes trois pièces ou à queue de pie avec des chaussures très pointues et très serrées ainsi que des gants et même des manteaux sous une température de quarante degrés à l’ombre. Mon amie religieuse me raconta qu’un jour, un homme alla dans cette école pour chercher une femme « poitrinaire » et « culinaire », c’est-à-dire une femme ayant une forte poitrine et... de grosses fesses. Où en sommes-nous aujourd’hui, soixante ans après nos indépendances ? Sommes-nous bien civilisés maintenant ?

Ça avance plutôt bien. Dans nos quartiers chics, nous buvons du bon vin dans des grands verres à vin bien ronds, en mangeant du fromage et des charcuteries. Dans mon quartier, nous mangeons le fromage avant de commencer le repas. Est-ce que c’est grave, grand frère Blanc ? Pour ce qui est des costumes, nous les avons maîtrisés, nous les portons sous toutes les températures, nous savons comment agencer les couleurs, les demi-saisons et tout ça, mais bon, il y a toujours nos frères Congolais qui exagèrent, comme d’habitude, en s’habillant un peu n’importe comment et en croyant qu’ils sont les plus élégants, mais dans l’ensemble, ça va. Nous savons prononcer maintenant le « R », maîtrisons également toutes les subtilités de la politique française et pouvons débattre avec n’importe quel politologue français sur ces questions et nous mangeons aussi tous du pain et des viennoiseries.

D’ailleurs, vous avez dû remarquer que même dans nos quartiers les plus précaires, et même à Bonoua et Yopougon, nous avons des boulangeries qui s’appellent « la baguette française » ou « délice de France ». N’est-ce pas beau ça, la civilisation ? C’est juste moi qui ai eu un petit souci hier. Dans un maquis à Agboville, je me suis surpris en train de manger mon poulet braisé avec les deux mains, alors que la serveuse avait bien déposé sur la table un couteau, une fourchette et même une cuillère. Je crois que c’est ce qu’en bon français, on appelle « chassez le naturel, il revient toujours au galop. »

Par Venance Konan
Source : fratmat.info
Mercredi 7 Juillet 2021
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