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La Dépêche d'Abidjan

Je suis noire américaine, pas afro-américaine

Comment un voyage au Kenya a changé mon rapport à ces termes.


Je suis noire américaine, pas afro-américaine
C’était l’une des premières fois où l’on me demandait: «D’où tu viens?» Et dans mon souvenir, c’est à cette occasion que j’ai pris conscience qu’être noire ne constituait pas une réponse en soi.

Pour un projet de classe de sixième, chaque élève devait en effet dessiner et décrire son armoirie familiale dans le but de présenter ses origines. Je connaissais bien évidemment mon ethnicité, mais pas le lieu exact d’où venaient mes ancêtres. Et alors que la plupart de mes camarades, majoritairement blancs dans cette école primaire du Connecticut, pouvaient s’enorgueillir d’avoir des grands-parents —ou des arrière-grands-parents— venus d’Irlande, d’Italie ou de Grèce, j’étais forcée d’avouer que je n’avais aucune idée du pays où avaient vécu mes aïeux: ils avaient été conduits ici contre leur gré et tous les papiers prouvant leurs origines avaient depuis longtemps disparu. Mes grands-parents et arrière-grands-parents, de deux côtés de ma famille, étaient nés dans le Sud et sur la côte Atlantique des Etats-Unis. Une histoire sans grand intérêt, comme je le pensais à l’époque.

«Mais tes parents, ils sont d’où?»

Récemment, on m’a de nouveau demandé d’où je venais et ce à plusieurs reprises. Mais dans un contexte bien différent puisque c’était à l’occasion d’un mariage au Kenya.

Là-bas, j’ai un jour engagé la conversation avec un jeune vigile armé (et aspirant ingénieur) montant la garde près de l’entrée du complexe sécurisé où nous résidions avec mon ami et plusieurs invités venus de l’étranger.

«Mais tes parents, ils sont d’où?», m’a-t-il demandé, précisant sa question après que je lui avais dit être une touriste américaine. «Ils sont aussi américains», lui ai-je répondu, légèrement hésitante sur le sens de sa question.

J’ai soudain compris où il voulait en venir: il me posait la même question que celle du projet de sixième. Il voulait savoir de quel pays, autre que les Etats-Unis, était originaire ma famille. Kenya? Nigéria? Les deux? J’ai essayé de lui expliquer que, pour autant que je le sache, je n’avais aucune famille, proche ou éloignée, en dehors des Etats-Unis. Ma réponse n’a semblé le satisfaire qu’à moitié.

Plus tard, c’est un autre Kényan, le cousin de la mariée, qui m’a posé la même question lors de la fête de mariage. Il a eu une répartie flatteuse :
«Tu pourrais passer pour une Africaine pourtant!»
Et je suis bien en partie africaine, génétiquement du moins. Il y a quelques années, mon père avait en effet subi un test ADN affirmant que mes ancêtres étaient originaires du Nigéria. Mais je ne me considère pas pour autant comme nigério-américaine, ni même comme afro-américaine. Je viens des Etats-Unis, je suis noire américaine.

Quand j’avais 7 ou 8 ans, mon père m’a fait voir Racines —soit 570 minutes de série télé—, enregistré sur VHS lors d’une rediffusion sur le câble dans les années 1980.
Pour ceux que j’ai rencontrés, avoir la peau noire signifiait forcément être africain. Pour moi, être noir ne signifie rien d’autre... qu’être noir

L’histoire d’Alex Haley redécouvrant son arbre généalogique représentait pour mon père une émouvante tentative de rétablir le lien entre Africains et Afro-américains, détruit par l’esclavage. Racines n’était que l’un des objets culturels parlant de l’Afrique auquel mon père nous a initié, ma sœur et moi: il y avait également la superbe bande-son de Sarafina!, une comédie musicale sur les émeutes de Soweto; l’art africain partout dans notre maison; les contes d’Anansi; les fêtes de Kwanzaa qui célèbrent la culture africaine en Amérique.
Il a essayé de nous inculquer un sentiment de fierté d’être non seulement noires américaines, mais aussi des Américaines d’origine africaine. Tout au long de mon adolescence, les termes «noir américain» et «Afro-américain» ont ainsi été parfaitement interchangeables. Tout en ne sachant pas, en raison de la perte et de la destruction de leurs certificats de naissance bien avant le début du XXe siècle, de quel pays étaient venus mes ancêtres.

En dépit des efforts de mon père, mes premières discussions approfondies avec des Américains de première ou deuxième génération ayant de la famille proche dans un pays d’Afrique m’ont amenée à remettre en question cette identité «afro-américaine».

Selon moi, le terme correspond parfaitement à des personnes liées de façon tangible au pays de leur famille et qui possèdent un véritable accès aux deux cultures. Mais pour moi qui ai grandi avec le sentiment d’être avant tout noire américaine et avec une approche de la culture africaine vue à travers le prisme américain, le terme «Afro-américain» ne me semble pas approprié.
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Jeudi 11 Juin 2020
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