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La Dépêche d'Abidjan

Et si nos vrais défis étaient ailleurs ?


Pendant trois décennies (1990-2020), l’expérience démocratique du Bénin, tout comme celle du Sénégal, a été unanimement saluée, parfois enviée, en Afrique francophone. Même si la démocratie mise en place au sortir de la Conférence des forces vives de la nation tenue à Cotonou du 19 au 28 février 1990 sous la présidence de Mgr Isidore de Souza n’était pas parfaite, les Béninois en tiraient une légitime fierté pour les raisons suivantes : aux coups d’État à répétition avait succédé une alternance pacifique tous les 5 ou 10 ans, le Parlement, loin d’être une simple chambre d’enregistrement, était en mesure de contrôler l’action de l’Exécutif, la Cour suprême pouvait retoquer telle ou telle décision violant la Constitution, la presse jouissait de la liberté de critiquer les abus et dérives du gouverment, etc. Toutes ces avancées ont été liquidées par un homme, Patrice Talon, car, pour la première fois, les électeurs béninois renouvelleront leur Parlement de 83 députés sans la participation de l’opposition au scrutin. Seuls deux partis, proches de l’actuel président, ont pu obtenir le feu vert de la Commission électorale. Comme si cela ne suffisait pas, l’opposition, qui conteste à juste titre le nouveau code électoral, fut empêchée de manifester. Le fait n’est pas seulement inédit mais grave quand on compare avec 2016 où les électeurs avaient le choix entre 20 listes.

Au-delà du Bénin, où une dictature est en train de s’installer, c’est la “démocratie libérale” elle-même qu’il convient de questionner : Celle-ci a-t-elle permis aux Africains d’aller de l’avant en termes de respect des libertés individuelles et collectives, de préservation de la vie humaine et de progrès économico-social ? Pourquoi fut-elle autorisée par la France dans certains pays (Sénégal et Bénin) et non dans d’autres (Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon et Togo) ? Quelles en sont les limites ? Pourquoi est-elle en crise, même chez ceux qui tenaient à ce que nous l’embrassions avant de nous “aider” ?

Aujourd’hui, il y a certes plusieurs journaux, de nombreuses formations politiques et une commission électorale dans la plupart des pays de l’Afrique francophone mais cela ne signifie pas forcément que la volonté du peuple y est toujours respectée. Car un pays peut avoir une pluralité de partis et de journaux et ne pas être démocratique. Le pluralisme, aussi important soit-il, n’est qu’un ingrédient de la démocratie, laquelle démocratie n’est réelle, estime Thucydide, que si la communauté se gouverne elle-même et selon ses propres lois. En d’autres termes, il ne suffit pas de voter, ni de compter les voix. Encore faut-il délibérer collectivement. On a voté en Guinée et en Côte d’Ivoire en 2020 mais qui peut nous assurer que le vainqueur proclamé par la commission électorale, inféodée au parti au pouvoir dans ces deux pays, était le vrai choix du peuple ? Qui peut me convaincre que le peuple, dans sa majorité, était favorable au 3e mandat anticonstitutionnel brigué par Alpha Condé et Alassane Ouattara ?

Or, ce qui fait avant tout une démocratie, c’est la capacité pour le peuple de s’exprimer, de décider, de contrôler et de révoquer au besoin les personnes qu’il a choisies pour un temps limité. Une démocratie dans laquelle le peuple n’est pas souverain de bout en bout, comme l’a bien analysé Claude Lefort dans ‘Essais sur le politique. XIXe et XXe siècles’, est une pseudo-démocratie. En ce sens, le penseur français d’origine grecque Cornelius Castoriadis a vu juste quand il fait le constat suivant : “Dans nos sociétés contemporaines « démocratiques », l’autorité et l’initiative politique sont enlevées aux citoyens. La souveraineté est remise à un corps restreint de représentants, difficilement révocables. Le peuple est dépouillé de sa capacité d’auto-institution et de son autonomie. C’est l’hétéronomie qui prévaut : les lois s’imposent de l’extérieur.” (‘Quelle démocratie’ ?, tome 2, Paris, Sandre, 2013).

En France, en juin 1968, les manifestants considéraient les législatives organisées par le général de Gaulle comme un “piège à cons”. Jean-Paul Sartre reprit l’expression en 1973 pour montrer que le système électoral, dominé par deux ou par plusieurs partis, était une tromperie. Pour le philosophe, les démocraties occidentales sont de “fausses démocraties” parce que leurs leaders ne se gênent guère non seulement pour mener une politique différente de ce que veut la majorité des électeurs mais pour manipuler l’opinion publique en s’appuyant sur les médias. C’est le cas du socialiste Guy Mollet qui fut élu par la majorité parce qu’il promettait de faire rapidement la paix en Algérie mais qui, une fois élu, intensifia la guerre. En janvier 2012, le candidat François Hollande avait identifié le monde de la finance comme son véritable adversaire mais, arrivé à l’Élysée, il fut le Père Noël des grands patrons. Faut-il rappeler que Ouattara, jamais avare de promesses farfelues, s’était engagé, au cours de la campagne électorale de 2010, à ne passer que 5 ans dans le fauteuil présidentiel ?

La démocratie libérale est ainsi une vraie escroquerie que la France autorise dans les pays africains où elle n’a pas de grands intérêts économiques mais qu’elle empêche dans ceux dont les richesses minières ou agricoles sont vitales pour elle.
Autre limite de la démocratie libérale : elle n’écarte pas de manière absolue la possibilité qu’un homme élu démocratiquement se transforme en dictateur comme on l’a vu avec l’Allemand Adolf Hitler et l’Italien Benito Mussolini.

Il est important que le Judiciaire et le Parlement soient indépendants du pouvoir exécutif, que le président de la République ne soit pas une sorte de Jupiter décidant de tout et se prononçant sur tous les sujets comme s’il avait la science infuse. Je ne suis donc pas en train de dire que tout est négatif dans la démocratie libérale. Ce que je veux dire, c’est que les défis que nous, Africains colonisés par la France, avons à relever ne sont ni les élections ni la démocratie dont chacun a pu voir les dysfonctionnements aux États-Unis en 2016 et en 2020 avec le collège électoral mais les 4 accords signés avec la France par les soi-disant pères des “indépendances” (accords militaires, monétaires, commerciaux et culturels). Ces accords sont les principaux freins à notre décollage économique, industriel et social. Tout acteur politique africain qui ne cherche pas à mettre fin à ces accords criminels travaille pour la France et mérite donc d'être combattu par les souverainistes africains.

Ce qui doit nous préoccuper aussi, c’est comment ne plus jouer le rôle de pourvoyeurs de matières premières, comment obliger nos dirigeants à se soigner sur place avec leurs familles et à rendre des comptes comme cela se faisait dans les royaumes et empires pré-coloniaux si l’on se fie aux recherches de Joseph Ki-Zerbo. C’est avec raison que l’historien burkinabè qualifiait de “farce tragicomique” les démocraties africaines sans vraie opposition et dans lesquelles partis au pouvoir et partis de l’opposition sont déconnectés du peuple.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ


Mercredi 3 Mars 2021
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