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La Dépêche d'Abidjan

LA LIBERTÉ D'INFORMER








Entre maître et disciple

Le Dr Myles Munroe, que le grand-frère Paul Arnaud m’a fait découvrir il y a 4 jours, a écrit des choses formidables sur la relation maître-disciple qui ont trouvé un écho en moi. Parmi ces perles, 4 ont particulièrement retenu mon attention. Je les proposerai ci-dessous avant de les commenter en lien avec ce que le philosophe protestant Olivier Abel, disciple de Paul Ricœur, pense sur le sujet.
Qu’enseigne Myles Munroe, fils des Bahamas qui vécut de 1954 à 2014 ?


1) Si ce que vous apprenez, réalisez, accumulez ou accomplissez meurt avec vous, alors vous êtes un échec générationnel.
2) Une personne peu sûre d’elle ne formera jamais les gens.
3) Les personnes matures créent des personnes plus grandes qu'elles-mêmes.
4) Votre mission a une durée limitée. Vous mourrez un jour ; alors, formez votre remplaçant.

Pour Munroe, le maître qui a réussi est celui qui, de son vivant, passe le témoin à son disciple après lui avoir donné la formation nécessaire à l’accomplissement de la tâche qui l’attend. C’est ce que fit le Sénégalais Léopold Senghor en décembre 1980 en ceédant le fauteuil présidentiel à Abdou Diouf qu’il avait pris le temps de former à la gestion des hommes et des affaires publiques. Cinq ans plus tard, le même scénario se produit en Tanzanie lorsque Julius Kambarage Nyerere choisit de se retirer de la politique au profit d’Ali Hassan Mwinyi.

Munroe ajoute une autre qualité qui distingue ou caractérise le bon maître : celui-ci se réjouit que son disciple fasse mieux ou aille plus loin que lui. On trouve semblable vision chez les Didas de Lakota, Divo, Guitry et Yocoboué (au Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire) à travers l’expression “zi-koooh” prononcée par l’adulte devant qui un enfant vient d’éternuer et signifiant littéralement “dépasse-moi”. Le maître qui refuse d’être dépassé a non seulement échoué mais est un “réactionnaire”. Si Hannah Arendt utilise volontiers ce mot, elle met toutefois en garde contre le rejet de toute verticalité (cf. “La crise de la culture”, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1989). La verticalité, c’est le fait d’accepter qu’on doit ce qu’on est à un certain nombre de personnes qui étaient là avant nous, qu’on ne se fait pas tout seul, que des hommes et femmes nous ont transmis ce qu’eux-mêmes avaient reçu de leurs devanciers. C’est la raison pour laquelle Olivier Abel affirme que “quelqu’un qui ne reconnaît aucune dette à personne, c’est quelqu’un qui n’est émancipé de rien” (cf. “La Croix” du 19 décembre 2017).

Mais prendre conscience qu’on doit quelque chose à des aînés ne signifie pas qu’on doit rester dans la répétition de ce que tel ou tel maître nous a transmis. En d’autres termes, tout élève, au lieu de transformer “l’héritage en un mausolée” (O. Abel), devrait s’employer à le faire fructifier, à l’enrichir, bref à ajouter son grain de sel à la sauce préparée par les anciens. S’il refuse de le faire, s’il a peur de remettre en cause la pensée du maître alors que cela s’impose, cela veut dire qu’il est un mauvais élève. Le bon maître ne peut s’enorgueillir d’un tel disciple car autant il veut la liberté du disciple, autant il ne peut donner cette émancipation que si le disciple a envie et est capable de la prendre.

Emmanuel Macron aurait déclaré plus d’une fois que les chefs d’État africains de la zone franc étaient libres de créer leur propre monnaie si tel était leur désir mais jusque-là personne n’a osé relever le défi ou essayé de prendre ses responsabilités. Tout se passe comme si la liberté faisait peur aux autocrates de l’Afrique francophone qui ne sont forts qu’avec les faibles, c’est-à-dire qui ne bandent leurs muscles que face au peuple qui réclame, les mains nues, de meilleures conditions de vie et de travail. Alors qu’il est souvent reproché aux Africains de se taire et de se résigner devant l’injustice, l’arbitraire ou la dictature, certains n’ont pas hésité à tancer Nathalie Yamb qui, de l’avis de nombreux Africains, a prononcé, à Sotchi (Russie), le 24 octobre 2019, un discours qui restera gravé dans les annales de la relation entre la France et ses ex-colonies, tant il décoiffe et met à nu la duplicité, les crimes et incohérences de la “patrie des droits de l’homme ”.

Des personnes, qui n’ont pas levé le petit doigt lorsque la France décapita 64 jeunes Ivoiriens désarmés, lorsqu’elle détruisit les avions militaires ivoiriens (novembre 2004) et bombarda la résidence présidentielle (avril 2011), ont subitement retrouvé la parole pour faire croire que la Russie n’est guère différente de la France en matière d’ingérence. Pire encore, elles ne se sont pas privées de traiter la conseillère de Mamadou Koulibaly de naïve et d’émotive. Or en quoi le fait de demander la fermeture des bases militaires françaises et de soutenir que le franc CFA est une monnaie nazie qui doit disparaître ou que les Africains voudraient voir dans la Russie, non pas un maître, mais un partenaire est-il un crime ? Comment voulait-on que Yamb s’exprimât ? Devait-elle user de précautions oratoires pour asséner les vérités de l’Afrique digne et debout ? Et puis, pourquoi certains Africains s’imaginent-ils que c’est en criminalisant l’émotion qu’ils seront reconnus par le Blanc qui aurait, selon eux, le monopole de la raison ? Pourquoi y a-t-il chez eux cette obsession de montrer patte blanche et de plaire au Blanc qui quotidiennement méprise et humilie leur peuple ?

Ceux qui ont rué dans les brancards pour attaquer le grand discours de Nathalie Yamb auraient dû se taire. Car, que l’on soit maître ou disciple, il est des circonstances où le silence est préférable à la parole inutile. C’est une des choses que Platon a apprises auprès de Socrate qui enseignait plus par le comportement que par les discours.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ
Vendredi 1 Novembre 2019
La Dépêche d'Abidjan



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La Dépêche D'Abidjan | 04/05/2011 | 2386 vues
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