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La Dépêche d'Abidjan

Dr. Gnaka Lagoké : « L’Afrique est en train de remporter une Victoire Psychologique »

La crise sanitaire mondiale causée par le Covid-19 ne laisse personne indifférent surtout au sein des intellectuels africains qui ne cessent de proposer des recettes capables de freiner la propagation mortelle de ladite maladie. Dr. Gnaka Lagoke, Professeur d’Histoire et d’Études Panafricaines à Lincoln Université en Pennsylvanie, est de ceux-là. Dans l’interview qu’il nous a accordée, le titulaire d’un doctorat en politique publique, par ailleurs fondateur du Forum pour le Réveil du Panafricanisme, décrypte l’actualité internationale dominée par le Coronavirus. Très averti sur le fonctionnement du monde, il croit avec fermeté que l’Afrique au sortir de cette crise sanitaire amorcera un tournant déterminant pour son avenir, non sans partager avec nous la philosophie Ubuntu qui est une articulation du panafricanisme.


 Dr. Gnaka Lagoké : « L’Afrique est en train de remporter une Victoire Psychologique »
Pr GNAKA LAGOKÉ, comment vivez-vous la crise sanitaire mondiale du coronavirus et quelle lecture faite-vous de cette crise ?

Gnaka Lagoké :
La situation causée par le Covid-19 amène tout le monde à s’ajuster. J’essaie de suivre les mesures restrictives et de précaution comme la distanciation sociale et bien d’autres. L’université où j’enseigne a été fermée depuis le 9 mars et nous faisons les cours en ligne en utilisant Zoom Info. Le Covid 19 qui est parti de Wuhan dans la province chinoise de Hubei et qui paraissait lointain il y a quelques mois est devenu une menace de proximité réelle, infectant et affectant toute le monde. C’est une forme extrême de pneumonie qui tue plus vite qu’une pneumonie ordinaire, et le virus qui cause le Covid-19 a une capacité de contagion rapide et une habilité de mutation inouïe. Du fait de la propension du virus à se répandre très rapidement et du fait de l’intense mobilité humaine du 21e siècle, le Coronavirus parti de la Chine a touché l’Asie et a frappé de plein fouet l’Europe et semble avoir trouvé dans les Etats-Unis un espace de propagation et multiplication. Très rapidement il y a eu surabondance dans les hôpitaux et le personnel médical a été débordé parfois confronté à faire un choix : qui laisser mourir et qui sauver ? Des membres du personnel médical non protégés et démunis d’infrastructures de base et d’équipement adéquats ont dû périr. Du coup on a commencé à interroger la logique économique et les fondements du néo-libéralisme économique. La pandémie du Covid-19 a exposé les faillites su système sanitaire des pays dits développés.
La Chine est l’usine du monde et fabrique 30% des produits qui circulent dans le monde. Les mesures restrictive prises en Chine ont eu un impact sur la production et l’approvisionnement de plusieurs produits dont des produits sanitaires. Les compagnies de transport, locales et internationales, les hôtels, les restaurants, les tournois sportifs, les spectacles…ont baissé de régime ou fermé. La pandémie est devenue la cause d’une crise sanitaire mondiale et d’une autre récession économique, après celle de 2008. Et les compagnies ont commencé à renvoyer les travailleurs par milliers.

D’aucuns parlent de la fin du libéralisme économique avec cette crise du covid-19…


Gnaka Lagoké : Au-delà de cette crise multidimensionnelle causée par le Covid-19, il demeure une possibilité de redéfinition du rôle des puissances en conflit, un repositionnement géostratégique, et une opportunité révolutionnaire qui pourrait voir la chute du néo-libéralisme et l’émergence de concepts alternatifs basés sur la solidarité humaine. L’Amérique et la Chine sont tous les deux dans la dernière droite ligne de la course pour le contrôle du monde. La technologie 5 G que les Chinois semblent maitriser mieux permettra aux compagnies Chinoises sous le leadership de Huawei devrait permettre à la Chine d’avoir un avantage exceptionnel sur l’occident dont les Etats-Unis dans le domaine de la télécommunication. Les opportunités que présente cette technologie sur d’autres secteurs d’activités comme la télémédecine, la fabrication des voitures autopilotes et d’autres secteurs avaient accru la tension entre les deux pays. Pour avoir pensé que le virus du Covid-19 était d’abord chinois, certains aux Etats-Unis l’ont même appelé Kung Flu (Flu veut dire grippe en anglais), à cause de l’incapacité du monde occidental à être à la mesure du challenge présenté à eux par la pandémie, du fait de la dépendance de l’occident vis-à-vis de la Chine, à cause de la cupidité du monde occidental qui semblait privilégier le sauvetage de l’économie au détriment des vies humaines, tout porte à croire que cette crise du Covid-19 va davantage positionner la Chine.
Et les pays de tradition socialiste et communiste comme la Chine, la Russie, et Cuba ont démontré un leadership adéquat qui leur ont permis jusque-là de limiter les dégâts humains, matériels, et économiques. Cette crise a permis à Cuba d’honorer son attachement à l’internationalisme. Hier, Cuba avait contribué à la décolonisation de l’Afrique, au démantèlement de l’apartheid, à la lutte de libération de Nelson Mandela. Hier Cuba avait apporté de son expertise médicale à diverses parties du monde, notamment la lutte contre Ebola. Aujourd’hui au nom de l’internationalisme et du principe de la communauté des nations, Cuba a volé au secours de la Chine, de l’Italie et de nombreux pays dans le monde. Cela permet à ce pays de sortir de l’isolement, de l’ostracisme, et de l’embargo américain. Les appels faits aux différents pays par les Etats-Unis afin qu’ils refusent l’aide médicale de Cuba ont été tout simplement ignorés. Le spectacle de la Chine et de la Russie qui volent au secours de l’Italie livrée à elle- même par une Union Européenne qui a fait preuve d’un manque de solidarité n’est pas un bon présage. Le spectacle de la Chine et de la Russie volant au secours des Etats-Unis est un bon signe d’humanisme que le monde veut voir en lieu et place des confrontations et guerres inutiles. Et cet exemple n’est pas venu de l’occident.
En sus, l’occident semble souffrir le plus du coronavirus en raison des principes mêmes qui ont été si acclamés par les fanatiques de l'économie de marché, la théorie du choix rationnel, la délocalisation des unités de production, la loi de l'offre et de la demande, la loi de l'avantage comparatif, la privatisation et même celle de la santé, le désengagement de l'État… Ces principes économiques sont devenus non opérationnels et inefficaces à l’ère du coronavirus.
On a constaté la chaîne de réactions et l'effet domino qui partent de l'épidémie du coronavirus, en passant par la lenteur des produits manufacturés en Chine à la pénurie de ces produits en Europe et aux États-Unis. La Chine, un acteur économique mondial majeur, la deuxième économie en importance et l’usine du monde a dû arrêter les productions manufacturées en raison de l'épidémie. Par conséquent, les produits en provenance de Chine n'ont pas pu être livrés dans diverses parties du monde, y compris l'Europe, qui est la plus touchée par la pandémie. Des masques, des kits de dépistage, du matériel médical, les respirateurs artificiels, et certains produits pharmaceutiques devaient venir de la Chine lorsque l'Europe en avait le plus besoin. Ces pénuries sont imputables à la délocalisation des unités de production des principes actifs qui fragilisent par conséquent la chaîne de fabrication et de distribution de ces produits. Dans un tel contexte, certains produits, notamment les respirateurs artificiels, sujets à spéculation, ont augmenté de prix passant de 25000 dollars à 45000 dollars.
La plus belle sentence prononcée contre le néo-libéralisme vient d’un fils de ce système, le président français Emmanuel Macron qui n’avait pas voulu satisfaire les revendications du personnel médical qui avait fait une grève de plus d’un an pour demander une amélioration des conditions de vie et de travail. Dans une rare confession il reconnaît l'échec du système néo-libéral et il a déclaré : « c'est qu'il y a des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre nourriture, notre protection, notre capacité à nous guérir, notre milieu de vie au plus profond des autres est de la folie. »
En douze ans, le néo-libéralisme qui enrichit une petite minorité et semble reléguer au second plan la notion de prospérité partagée a connu deux crises majeures, celle de 2008 et celle de 2020 causée par le Coronavirus. Plusieurs penseurs, philosophes, concepteurs de politiques publiques sont en accord que le monde a besoin d’une pensée civilisationnelle qui fasse de l’humanisme, de la solidarité humaine, de la justice sociale, et de la prospérité partagée ses priorités. Avec la crise du socialisme à la fin du 20e siècle et de celles du néo-libéralisme en ce début du 21e siècle, il est temps de promouvoir une vision alternative, une théorie de pensée transcendantale, endogène à l’Afrique, la philosophie Ubuntu qui mette l’accent sur la corrélation entre la responsabilité individuelle et la responsabilité collective. Ubuntu nous permettra de corriger les méfaits sociétaux du néo-libéralisme. Et ce modèle pourrait guérir l’humanité de la cupidité et de l’individualisme qui ont causé tant de pertes en vies humaines depuis des décennies et qui ont conduit à un appauvrissement massif des populations dans le monde.

En attendant de revenir sur la philosophie Ubuntu, je voudrais poser cette double question. Comment le continent africain peut-il faire face à cette pandémie et quels sont les enjeux économiques qui pourraient se cacher derrière cette crise sanitaire, sur le continent africain ?


Gnaka Lagoké : Les dirigeants du monde, de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Europe et l’Amérique les après les autres dans les pays les plus touchés ou par précaution, ont fermé les aéroports, les frontières, interdit les rassemblements publics. Et les entreprises, les écoles ont emboîté le pas. En chœur, ils ont recommandé des mesures préventives similaires, l'auto-isolement, l'auto-quarantaine, l'éloignement social, le confinement et l'utilisation de gants en latex, de masques pour le nez, de désinfectants pour les mains. Il est conseillé aux personnes du monde entier de se laver fréquemment les mains avec l'eau courante. Dans des pays Africains, les gouvernements ont suspendu le paiement des factures de l’eau et de l’électricité. Mais jusque-là les gouvernements n’ont pas pris des mesures d’accompagnement financières pour sauver les grandes compagnies, les petites et moyennes entreprises, et même les travailleurs à part l’exemple du Sénégal. Et pourtant ils devraient le faire. En sus, le Covid-19 devrait être une opportunité de voir les leaders Africains travailler ensemble afin de lutter de façon coordonnée contre cette pandémie. Nos gouvernements ne devraient pas être laxistes dans l’application des mesures ci-dessus mentionnées.
J’ai accueilli avec une satisfaction modérée la mise sur pied par l’Union Africaine d’un groupe d’experts Africains de la finance internationale parmi lesquels Tidiane Thiam pour mobiliser les fonds pour les pays Africains et pour faire du lobbying pour la suppression de la dette Africaine. C’est un bon pas mais l’Union Africaine aurait pu profiter de cette crise pour proposer un paradigme nouveau qui remette en cause les principes du développement international qui sont aussi à la base du mal développement de l’Afrique. Nos états attendent des prêts des institutions internationales comme le FMI et qui vont les maintenir dans les liens esclavagistes de la dette.
Par rapport à la lutte contre le virus, je pense que les pays Africains devraient s’inspirer davantage de la Corée du Sud qui a pris plusieurs mesures qui ont été saluées par des scientifiques et des experts médicaux du monde entier. Le gouvernement Sud-Coréen a développé un moniteur GPS afin de suivre les mouvements des personnes en quarantaine. Ces GPS pourraient se déclencher dès que leurs patients quitteraient les zones de quarantaine. Il a également effectué des tests massifs, 10 000 par jour. La Corée du Sud a également développé une application où les personnes voyageant dans leur pays doivent soumettre leur bilan de santé le plus récent. Le pays a également ouvert des centres de contrôle au volant. Les opérateurs de téléphonie mobile ont reçu des alertes régulières sur les zones nouvellement infectées à proximité afin que les citoyens puissent les éviter. Les dirigeants, sans verrouiller les principales villes, ont exhorté les citoyens à pratiquer l'éloignement social.
Il est aussi important de signaler que c’est une opportunité pour les Africains d’accélérer leur industrialisation. Comme les Européens eux-mêmes dont nous achetons presque tout n’ont pas suffisamment de masques, de gel pour eux-mêmes, on ne devrait pas s’attendre à en recevoir d’eux. Les inventeurs doivent en profiter pour les fabriquer et pour les vendre sur le continent. Au Ghana par exemple, ils ont produit près de 300.000 masques et des gels.

L’OMS prédit un avenir sombre pour l’Afrique quant à la gestion de cette pandémie. Cela a, naturellement, suscité une vague d’indignations des Africains à travers le monde…

Gnaka Lagoké : Comme nul ne connait l’avenir, il faut être prudent. On a entendu toutes les prophéties de Cassandre concernant l’Afrique par rapport au Coronavirus. Les experts occidentaux et leurs alliés anticipent le pire même si le continent n'a pas enregistré un nombre croissant de décès. Certainement qu’ils font leurs analyses par rapport à un certain nombre de facteurs.
L’Afrique est connue en général pour ses systèmes de santé précaires, pour son état de mal développement, pour son mode de vie qui peut être un facteur aggravant de la propagation rapide de la pandémie : le manque d'électricité et d'eau potable, familles élargies et cours communes, transports publics surpeuplés, marchés à forte densité humaine, et organisations abusives de funérailles et mariages, et l’observation religieuse des moments de culte. Mais il y a une réalité qu’ils ne prennent pas en compte. Sur la base de ce que bon nombre d’autres experts disent, même s’il n’y a pas de vaccin en tant que tel contre le Covid-19, il a été prouvé que des médicaments antipaludéens notamment la chloroquine et d’autres comme l’Interferon Cubain permettent de guérir des malades du Covid-19. Cela pourrait expliquer pourquoi les Africains ne meurent pas tant de cette maladie. Nous souffrons du paludisme en Afrique et notre système immunitaire a certainement été testé et aguerri avec les moustiques et bien d’autres bactéries au point que les dégâts du virus du Covid-19 ne paraissent pas jusque-là désastreux. Pour moi, ces experts scientifiques devraient profiter de l’occasion pour faire des études spécifiques pour tenter de comprendre pourquoi le Covid-19 n’a pas tué jusque-là autant de personnes comme le souhaitent certaines personnes physiques et morales et n’a pas encore causé des pertes en vies humaines comme en France (10,000 morts), en Espagne (19.000 morts) en Italie (21.000), et aux Etats-Unis (22.000) au lieu d’anticiper qu’il y aura 10 millions de morts en Afrique.

L’intelligentsia africaine se réveille progressivement pour revendiquer une Afrique libre. Pensez-vous qu’il est temps que l’Afrique s’affranchisse du néo colonialisme ?


Gnaka Lagoké : A chaque génération sa responsabilité historique. Celle d’Houphouët-Boigny, de Kwame Nkrumah, de Modibo Keita, de Patrice Lumumba, Um Nyobe était de mettre fin au colonialisme et de poser les fondations du panafricanisme sur le continent. Celle d’Alpha Oumar Konaré, John Frudi, et de Gbagbo Laurent avait pour mission de mettre fin au parti unique et d’œuvrer pour le passage du parti unique au multipartisme. Et notre génération a pour devoir de lutter contre le néo-colonialisme et de faire avancer la cause du panafricanisme. Et cela depuis ma prime jeunesse je l’avais compris de façon intuitive et c’est pour cela que mon parcours m’a conduit à faire des études sur le panafricanisme et que je suis entrain de promouvoir une nouvelle dispensation de la vision panafricaine qui s’appuie sur la philosophie Ubuntu. Cela m’a permis de porter un regard critique sur des piliers du développement international qui sont exposés aujourd’hui à travers cette crise économique causée par le Covid-19. C’est pour cela que des amis et moi en association avec divers autres groupes nous sommes investis dans la cause panafricaine depuis plus d’une décennie. Ce n’était pas facile. Pendant des années, nous avons prêché dans le désert mais nous étions convaincus que des facteurs historiques favorables légitimeraient notre discours et contribueraient progressivement à éveiller les consciences panafricaines : L’accession au pouvoir de Nelson Mandela en 1994 celle de Barack Obama en 2008, le Black Lives Matter Movement, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, la destruction de la Lybie par l’Otan, le bombardement de la Cote d’Ivoire par la France, l’emprisonnement de Gbagbo Laurent à la CPI, le rôle douteux de la France dans les terrorisme dans les pays du Sahel qui a conduit aux manifestations dans ces pays contre les bases militaires françaises, le poids dévastateur du Franc CFA qui a conduit à la Campagne Anti-CFA…et aujourd’hui le Covid-19.
Avec le Coronavirus il y a déjà trois ramifications qui touchent les Africains et contribuent à la consolidation de la conscience collective africaine : la crise du néo-libéralisme, la suspicion légitime des Africains par rapport à cette campagne de vaccination, et le racisme de certains Chinois contre des Africains en Chine accusés d’être des canaux du virus dans la ville de Ghanzou.
La chute du néo-libéralisme permet à l’Afrique de revendiquer sa spécificité philosophique et civilisationnelle, d’où la crédibilisation et la légitimation de la philosophie Ubuntu pour une Afrique nouvelle et un monde nouveau. Dans le cadre des débats sur le Covid-19 il y a eu cette maladresse des scientifiques occidentaux et des deux docteurs Français qui ont suggéré que le vaccin soit testé en Afrique. Cela a suscité une vive indignation pour des raisons évidentes au point que Didier Drogba qui est resté muet sur plusieurs sujets brulants en Côte d’Ivoire, en Afrique et dans le monde a dû dénoncer le racisme de ces docteurs français. Je me suis dit : « 2020 est vraiment l’année philosophale de la conscience panafricaine. » Et au moment on ne s’y attendait pas, des Chinois ont démontré une forme de racisme à l’endroit des Africains délogés de leurs appartements et hôtels. Ces Africains ont été obligés pour certains de dormir dehors. Nous avons appris que certains de ces Africains ont même été testés de force. Et l’expression de la populaire Africaine je vois est un signe encourageant. L’année 2020 est un tournant historique. Et nous sommes entrain de remporter une victoire psychologique importante.

Revenons maintenant à Ubuntu. Vous revendiquez une nouvelle articulation du panafricanisme qui s’appuie sur la philosophie Ubuntu. C’est quoi au juste Ubuntu ?

Gnaka Lagoké : Nous sommes engagés dans une multiplicité de batailles, à savoir la bataille pour l'âme de l'Afrique, la bataille d’identité et la bataille des idées. Pendant des décennies, l’occident nous a niés le droit de définir nos propres paradigmes de développement et d’existence. Notre responsabilité historique a été de contribuer à proposer une nouvelle vision du panafricanisme qui s’appuie sur une philosophie endogène à l’Afrique
Nous sommes dans la droite ligne des contributions de nos ancêtres comme les Kwame Nkrumah qui ont œuvré à l'avènement d'une révolution culturelle qui créerait une nouvelle personnalité africaine, un Africain agent et acteur de sa propre libération économique, politique et culturelle.
Contrairement à Kwame Nkrumah qui a pensé l’Afrique selon le prisme du socialisme et du consciencisme, je conçois une nouvelle dispensation du panafricanisme qui se dissocie du socialisme et du capitalisme et qui revendique une philosophie endogène à l’Afrique. A titre illustratif, elle s’appelle Ubuntu. Elle est présente dans la société Africaine en général, du Cap au Caire.
Le socialisme et le néo-libéralisme semblent de façon pérenne en crise. Cette crise du néo-libéralisme causée par le Covid-19 confirme la justesse de ma position, de celle de mes amis qui travaillons depuis à promouvoir la philosophie Ubuntu qui a pour valeurs le partage, l’amour, l’harmonie, la cohésion sociale, le consensus, l’interdépendance, la prospérité partagée. Ubuntu met l’accent sur le collectivisme africain et l’humanisme et est par essence panafricaine. Elle met également en relief l’unité culturelle et linguistique des peuples Bantous d’Afrique et la corrélation entre l’Egypte ancienne et l’Afrique d’aujourd’hui. J’avais dit il y a quelques instants que cette philosophie s’appelle Ubuntu (mot Zulu) à titre illustratif car le même concept avec une sonorité linguistique similaire existe dans près de 500 langues africaines sur les 2000 que compte l’Afrique.
Elle s’appelle donc Ubuntu en Zulu, Bomotho en Lingala, Abantu en Ouganda, Ntu au Kenya, Burkindi en Moré. Le Burkindi est la variante de la philosophie Ubuntu chez les Mossis au Burkina Faso. Il a été le substrat philosophique de la révolution (1983-1987) qui s’est pourtant réclamée du socialisme, menée par le Capitaine Thomas Sankara. Dans un geste de décolonisation et d’affirmation de l’identité culturelle africaine, il a changé le nom colonial de son pays, la Haute Volta en 1984 en Burkina Faso (pays des hommes intègres). Burkina (hommes intègres) vient du concept Burkindi. Dans la société Moré, lorsqu’un individu s’acquitte d’une tâche noble, il est de coutume d’entendre dire qu’il a Burkindi ou fait preuve de Burkindi.
Les Igbo vont un peu plus loin dans leur définition du même concept. Il s’appelle Mmandu qui veut dire « Beauté de la vie » mettant ainsi en exergue la noblesse de la vie alors enrichie par les vertus de la solidarité, de l’interdépendance, du partage, et du collectivisme.
Mpuntu est la variante de la philosophie Ubuntu chez les Akans notamment ceux du Ghana. Communément définie comme « Ensemble pour le développement », Mpuntu transcende la simple notion développement et met en relief les valeurs de communauté, de solidarité, et d’interdépendance, de croissance individuelle et collective holistique. Il convient donc de préciser qu’ici la notion de développement dans Mpuntu va au-delà de l’entendement économique, de la simple acquisition de richesse ou de la construction d’un marché ou de bâtiments. Toujours dans la langue Twi, une autre variante de Ubuntu est Omantu qui signifie progrès de la nation.
En termes pratiques, le concept philosophique a pour piliers la famille et la communauté. La communauté étant perçue comme une grande famille dans laquelle le jeu des rôles est similaire à celui qui régit les rapports dans une famille nucléaire et une famille élargie. Dans la philosophie Ubuntu, l’être humain est au cœur des formulations de politique publique, de réalisation de ces politiques et du bilan de celles-ci. Elle n’a rien à voir avec le capitalisme tel que vécu avec le néo-libéralisme qui met la recherche du surprofit et le matérialisme au-dessus de tout.
Avec ces valeurs il est possible de poser les fondements d’une Afrique nouvelle, d’un monde nouveau. Ubuntu sert de pilier pour l’articulation d’une architecture d’un nouveau système politique qui s’appuie sur la démocratie inclusive, participative d’une unité spirituelle pour l’Afrique, d’une identité économique, l’économie Ubuntu, d’une révolution culturelle qui mette en avant nos valeurs basées sur le collectivisme africain et qui se dissocie des anti-valeurs de la société occidentale comme la cupidité et l’individualisme exagéré, et d’un système éducatif rédempteur et restaurateur de l’Africain.

Laurent Gbagbo, l’un des dirigeants africains, défenseur de l’Afrique libre est maintenu toujours loin de son pays, malgré son acquittement. Commentaire ?


Gnaka Lagoké : J’avais associé ma voix à celle de nombreuses personnes pour dire que Le procès de Gbagbo était un procès politique et que c’était une justice sélective. L’histoire retiendra que 10 ans après la crise post-électorale de 2010, la CPI a emprisonné Gbagbo Laurent et Blé Goudé, a tenté d’obtenir le transfèrement de Simone Gbagbo et que dans le camp d’Alassane Ouattara personne n’a été poursuivi. L’histoire retiendra qu’ils ont été acquittés par une cour de la CPI et que la Cour d’appel les a maintenus en détention. C’est en cela que le procès de Gbagbo Laurent est devenu le procès de la France, du néocolonialisme, de la Françafrique, et de la Cour Pénale Internationale de justice. Le procès a permis de galvaniser et a contribué à forger une certaine conscience collective Africaine car le cas de Gbagbo Laurent rappelle les tragédies du leadership Africain. Et des Africains ayant une certaine conscience politique se sont mobilisés pour sa libération.

Quel est le plus grand regret du Pr GNAKA dans son combat panafricaniste ?

Gnaka Lagoke : J’ai toujours été adepte de la théorie des facteurs historiques favorables, convaincu que des faits historiques viendraient pour valider mon combat pour le renouveau du panafricanisme. Mais j’ai toujours pensé que l’on a la capacite d’accélérer l’histoire. Quand jeune je suivais Gbagbo Laurent, ce n’était pas sur la base d’une proximité ethnique mais parce que j’étais convaincu que sa génération avait la capacité de faire accélérer l’histoire surtout donner du regain au panafricanisme au-delà du combat pour la démocratie. Malheureusement cela n’a pas été le cas. Comme je l’ai déjà dit dans d’autres espaces, l’une des fautes politiques de Gbagbo Laurent, c’est qu’il s’est surestimé par rapport au néo-colonialisme et qu’il n’a pas contribué de façon stratégique, programmatique et opérationnelle à l’avancée du panafricanisme, au-delà de sa résistance nationaliste. Même 10 ans de lutte pour sa libération qui ont mobilisé les masses africaines au nom du panafricanisme, son parti est incapable de tenir un discours panafricain et de s’engager de façon concrète dans la lutte pour le renouveau du panafricanisme. Cela accroit notre fardeau mais résolus comme nous sommes nous voulons créer les conditions d’une expansion rapide du panafricanisme et voulons laisser un héritage politique panafricain massif aux plus jeunes.

Secouée par les convulsions politiques et la crise militaro politique depuis 2011, la Côte d’Ivoire est à la recherche de son passé glorieux. Quelle est votre recette en tant que fils et intellectuel ivoirien ?


Gnaka Lagoké : La Cote d‘Ivoire, nation multiethnique et multiraciale, est le microcosme des États-Unis d’Afrique. Elle a la responsabilité historique de construire ce nouveau panafricanisme, ce développement intégré industriel de l’Afrique qui s’appuie sur Ubuntu et les Etats-Unis d’Afrique. Cependant, force est de reconnaitre, qu’historiquement parlant, bien qu’ayant contribué à la création du Syndicat Agricole Africain (SAA) et du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), la Côte d’Ivoire a été aux antipodes du mouvement panafricain en tant que tel. Notre pays a raté trois occasions historiques d’accélérer le cours de l’histoire de l’unité africaine, sous Félix Houphouët-Boigny dans les années 50 et même après et sous Gbagbo Laurent et sous Alassane Ouattara. Bien sûr que le dernier nommé n’a d’ailleurs jamais revendiqué le panafricanisme même s’il a déclaré lorsqu’il était Premier Ministre que les frontières de la Côte d’Ivoire devraient aller au-delà de notre pays au-delà de celles du Burkina Faso. Ni avec Houphouët ni avec Gbagbo encore moins avec Alassane Ouattara qui est vu comme un pion de la Françafrique et qui a tenté de saboter la création d’une monnaie commune ouest-Africaine, la Côte d’Ivoire n’a pu faire ce bond qualitatif dans le sens de l’accélération du projet de l’unité africaine. Mais la Cote d’Ivoire a un attachement à la souveraineté nationale et une grande partie des Ivoiriens sont davantage nationalistes et semblent être davantage sensibles au panafricanisme. Et cette génération doit contribuer à bâtir l’Afrique à partir de l’Union de la Cote d’Ivoire avec des pays comme le Burkina Faso et le Ghana.

Dans la réalisation du projet de création de l’Union des Etats Africains, il faut se souvenir que Kwame Nkrumah et Sékou Toure voulaient la bâtir sur le socle de l’union Ghana-Guinée. C’était un projet beaucoup plus compliqué que de bâtir l’Union Côte d’Ivoire-Burkina Faso aujourd’hui. Cela fait partie des objectifs à moyen terme de notre génération.

Interview Réalisée par Pierre Debohi
In Le Nouveau Courrier
Mardi 14 avril 2020















Vendredi 17 Avril 2020
La Dépêche d'Abidjan



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