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La Dépêche d'Abidjan

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Des écrivains loin de leur société - La littérature ivoirienne dans les effluves du « miracle économique »

Née dans les soubresauts des indépendances, la jeune littérature d’Afrique noire cherche à forger sa propre personnalité. Difficilement, les romanciers ivoiriens tentent d’atteindre un public fuyant, tout en continuant de s’adresser à lui dans la langue de l’ancien colonisateur. Les difficultés de l’édition, le manque cruel de librairies ne les aident point à combler la distance. Ecartelé entre les problèmes du « moi » et ceux de son environnement, entre le modèle occidental et la culture africaine, entre du « sous-Balzac » et une tradition déjà dépassée, comment l’écrivain peut-il devenir le « tribun de la société » ?


L’Ivoirien Adiaffi n’a publié que deux romans : la Carte d’identité, pour lequel il a obtenu le Grand Prix du roman d’Afrique noire en 1981, et D’éclairs et de foudres (1), au style torrentiel et à l’imagination débordante. Pourquoi avoir attendu des années avant d’affronter le public ? Par souci de rigueur, il ne souhaitait pas éditer ses œuvres produites il y a quinze ou vingt ans « en exil » — en France, — littérairement médiocres, mais surtout ne répondant pas aux problèmes contemporains de la Côte-d’Ivoire. Il a évité le piège où sont tombés de nombreux écrivains ouest-africains : raconter l’histoire d’un étudiant qui part en France pour « gagner le papier du Blanc » (un diplôme) permettant de revenir au pays exercer des fonctions de cadre, et qui se retrouve la tête farcie d’idées progressistes peu appréciées de l’autre côté de la Méditerranée, mais déculturé, étranger chez lui, voire chômeur.

Aujourd’hui encore, dans son petit appartement spartiate loué au huitième étage d’une tour d’un quartier résidentiel d’Abidjan, Jean-Marie Adiaffi ressent ce déracinement à l’intérieur de son propre pays. Cet ancien étudiant de l’institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), enseignant la philosophie, a reconstitué sa case à fétiches dans un recoin de son bureau sans charme, Comme la plupart de ses compatriotes, il ne se sent vraiment lui-même que quand il retourne au « village », au campement qui l’a vu naître et où réside encore une bonne partie de sa famille.

Une autre raison pour laquelle Adiaffi a publié si tard, c’est que son écriture était à ce point neuve que les éditeurs n’osaient pas engager le moindre franc sur lui. Il fallut l’opiniâtre conviction de plusieurs coopérants français pour que les éditions CEDA, à Abidjan, se laissent convaincre.

« La jeune littérature d’Afrique noire se cherche encore. Née dans les soubresauts de la décolonisation et des indépendances, liée tout à la fois aux modèles occidentaux qui lui ont permis d’abord de s’exprimer et en révolte contre ces mêmes modèles, elle peine à sortir de sa gangue et à trouver sa forme et sa personnalité propres [...] . L’Afrique est subjugués par son modèle, puis juge et déchire l’idole et, du même coup, valorise et exalte sa propre image, pour aboutir enfin aujourd’hui à une vision plus équilibrée et plus sereine de l’autre et de soi-même. » Ces propos de Guy Michaud (2) résument parfaitement les contradictions que vivent quotidiennement les écrivains ivoiriens.

Ni Rimbaud, ni Bob Marley

PREMIER dilemme : dans quelle langue écrire ? Aucun des deux principaux éditeurs d’Abidjan (le CEDA et les Nouvelles Editions africaines) ne reçoit de manuscrit en langue vernaculaire, alors que cinq d’entre elles sont enseignées à l’Université, que quantité d’autres sont transcrites (une soixantaine de langues sont parlées en Côte-d’Ivoire) et que diverses expériences d’alphabétisation en langues locales ont vu le jour ces dernières années. Une littérature peut-elle restituer en langue française une vision africaine du monde authentique ? Voilà un grand débat qui n’a toujours pas trouvé d’issue à Abidjan. Situation paradoxale : l’écrivain africain écrit dans une langue qui n’est pas la sienne et pour un public dont la majorité ne sait pas lire. Jean-Marie Adiaffi n’utilise pas l’agni, par peur, dit-il, du tribalisme. Fort bien, mais peut-on éliminer la présence d’une littérature imprimée en langue africaine ?

Pour Lilian Kesteloot, tout un domaine de la sensibilité ne peut s’extérioriser que dans la langue maternelle. L’homme africain ne saurait « renoncer à ses idiomes traditionnels sans ressentir une amputation grave de sa personnalité (3) ». Mais les écrivains ivoiriens ont sûrement en mémoire la vengeance sordide que les autorités kényanes ont exercée à l’encontre de Ngugi Wa Thiongo en 1978. L’auteur d’ Enfant ne pleure pas (4) s’était mis à écrire des pièces de théâtre en kikuyu, qu’il avait fait jouer à des paysans. L’impact fut tel que les autorités le jetèrent en prison sans jugement.

Pour Bernard Dadié, le « vieux » de la littérature ivoirienne, l’écrivain a du mal à ajuster son style à la sensibilité de son lecteur africain et il se préoccupe davantage de recherches formelles pour un public dont la majorité bénéficie d’une instruction scolaire très primaire. D’où le procès d’"hermétisme". La culture livresque, poursuit l’auteur d’ Un nègre à Paris (5), ne doit pas supplanter la culture orale. La Bible elle-même a été écrite après coup.

De nombreux écrivains — en début de carrière tout au moins — ne font que se raconter. Climbié, de Bernard Dadié, le Jeune Homme de Bouaké, de Moussa Koné, Kocumbo, l’étudiant noir, d’Aké Loba (6), les Frasques d’Ebinto, d’Amadou Koné, placent un personnage dans une situation et notent son comportement. Les problèmes du « moi » l’emportent nettement sur ceux de la société. Il y a des Cosette partout en Côte-d’Ivoire..., sauf dans les romans. Apparaît alors, après la question de la langue, un deuxième nœud de contradictions : l’auteur est limité par la fonction didactique qu’il fait assumer à son œuvre. Et quand il veut soulever de graves questions socio-politiques, il produit un substitut d’essai ou d’étude ethnologique aux dépens de l’écriture. Comme ces auteurs rédigent en français, ils n’arrivent pas toujours à éviter l’impression de placage artificiel que donne le transfert d’attitudes, sorties du contexte linguistique quand on passe d’un idiome à un autre.

Les indépendances furent acquises il y a plus d’un quart de siècle. Le colon, le « Blanc », ne pouvant éternellement servir de cible, un renouvellement des thèmes s’imposa. Selon Gérard Lezou, auteur de la Création devant les transformations actuelles en Côte-d’Ivoire (7), chaque écrivain tente de résoudre le problème « suivant l’importance de sa part dans la distribution de l’héritage colonial et dans la mesure où les nouvelles Républiques constituées permettent la libre expression des opinions ».

Il convient alors de se libérer des modèles occidentaux dont les influences ne sont pas niées : pour Aké Loba, Victor Hugo est « le plus grand patriarche que la France ait jamais eu ». Bernard Dadié ne cache pas ses sympathies pour Emile Zola. Charles Nokan est très marqué par le symbolisme baudelairien, La Mère, de Maxime Gorki, est un modèle inégalé pour les écrivains qui se veulent l’éveil de la conscience des peuples africains. Mais il convient de dépasser ces influences. A partir du modèle théorique occidental, le créateur ivoirien se veut le guide consolateur de son peuple ou, pour reprendre l’expression de Dadié, le « tribun de la société ».

L’écrivain doit ainsi concilier les exigences d’un réalisme qui permet de rêver et de combattre et celles d’une écriture qui, comme le demande Jean Marie Adiaffi, doit « s’enraciner dans une mythologie ». Pour l’auteur d’un volumineux Silence, on développe (à paraître), il est urgent de réinventer les mythes : en tant qu’ancienne colonie et nation indépendante, la Côte-d’Ivoire (par ailleurs constituée de peuples pour beaucoup venus d’ailleurs) est un terreau bien jeune, qui ressemble au n’zassa, le pagne agni constitué de pièces bigarrées. Le risque est grand de ce que Adiaffi appelle une « culture nénuphar » qui flotterait sans fondement à la surface de la société. "Autrefois, la littérature orale était au service du peuple, poursuit Adiaffi, un tiers des contes avait trait au mariage forcé, à la polygamie. Aujourd’hui, la littérature écrite, au lieu de parler de la libération, s’enfonce dans le mythe du développement à travers les thèmes inspirés par l’Occident, comme l’opposition ville-brousses. Rares sont ceux, à Abidjan, qui tentent d’opérer une coupure épistémologique radicale pour déplacer le lieu littéraire d’où ils parlent en évitant deux écueils : s’en tenir aux formes de la littérature orale — car elles sont dépassées — et faire du sous-Balzac.

L’écriture de la libération reste à inventer. Comme celle de la déchirure. La littérature ivoirienne n’a encore trouvé ni son Rimbaud ni son Bob Marley.

Dans ce pays, les écrivains sont presque tous des fonctionnaires : professeurs d’université, administrateurs civils, diplomates, anciens ministres, voire dirigeants politiques en activité. Le démon de l’écriture saisit même de jeunes lycéens qui voient dans la publication d’un livre, comme dans le football ou les variétés, un moyen de se faire connaître et de gagner de l’argent. L’origine sociale des écrivains encourage le conformisme. Ainsi, il n’y a quasiment pas de littérature policière, même si, émule d’Edgar Faure, l’ancien ministre Usher Assouan, présentement député et maire de Cocody (un quartier d’Abidjan), a publié un thriller sous un pseudonyme. M. Kinimo K. Man Jusu, chroniqueur littéraire à Fraternité Matin, quotidien ivoirien du matin, regrette le manque de littérature d’évasion. Il estime aussi que le « miracle économique » ivoirien a assoupi des écrivains « entretenus », qui ne vivent pas la vie du peuple et n’en parlent que d’une manière fausse.
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Dimanche 10 Octobre 2021
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