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La Dépêche d'Abidjan

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Créer nos propres fêtes et jours fériés

J’ai vu mes parents fêter le 14 juillet. C’était il y a de cela un demi-siècle. J’ai vu ma génération de collégiens bénéficier de congés de printemps (cette pratique absurde se poursuit-elle ?) Le 21 juin, date du solstice d’été, nous célébrerons la « Fête de la Musique » créée en France par Jack Lang et officialisée dans tout l’espace francophone. Musicien moi-même, je ne saurais combattre cette fête. Mais le mois de juin étant un temps pluvieux chez nous, ne serait-il pas judicieux, de notre part, de fêter la musique à un autre moment de l’année, en saison sèche, par exemple ? C’est ce que nous devions faire, à mon avis. 


Créer nos propres fêtes et jours fériés
Mais en Côte d’Ivoire, comme dans toute la francophonie noire, on fêtera la musique à la même date que les Français de France — la singerie jusqu’au bout ! Les Calédoniens font pourtant la « Fête de la Musique » à un moment de leur choix. Ici et là, des questions s’imposent donc à notre esprit : les Africains n’ont-ils pas, dans leurs vécus culturels, historiques, des occasions festives ? Pourquoi ne puiserions-nous pas, dans notre propre histoire, des raisons de marquer une pause collective et festive, un jour précis de l’année, pour nous célébrer officiellement, nous interpeller, nous-aussi ? 

Au-delà de leur aspect purement ludique, les fêtes sont des moments symboliques de ressourcements spirituels et moraux. Elles réactualisent la mémoire vive des communautés dans ce qu’elles y ont inscrit et déposé comme dates repères significatives et identificatrices de leurs parcours dans le temps historique et onirique. Elles synthétisent et projettent, dans l’instant euphorique, le passé, le présent, et font vibrer le futur et les grandes utopies de la communauté. Ce sont des moments d’exaltation collective de forte amplitude spirituelle. Il est admis que c’est dans le rappel symbolique de leur passé, à travers ces moments de densité émotionnelle et de communion, que les peuples affinent leurs capacités de résistance et de foi en l’avenir. C’est pourquoi il est important qu’un peuple apprenne à s’aimer, à se célébrer lui-même dans le souvenir de ses propres héros, ses propres défis, ses propres souffrances, réussites et échecs, ses propres mythes, utopies et expériences du Monde, afin de mieux se projeter. Or, sur cette question, il m’apparaît que l’Afrique, notamment mon pays la Côte d’Ivoire, n’a pas encore compris la nécessité de se donner des occasions festives ancrées dans ses traditions et son histoire. Pour son propre réarmement moral et spirituel.

Créer nos propres fêtes et jours fériés
Nous parlons de spiritualité et de traditions cultuelles. Un exemple : la tabaski ou la fête des moutons ! Quarante-cinq jours après le ramadan, les musulmans offrent symboliquement un mouton à Allah, pour perpétuer le geste d’Abraham, un de leurs Ancêtres hébreux, en hommage à Yahvé Dieu. Exactement comme les bossonistes (appelés animistes par les Blancs français) offrent, de tradition cultuelle, un poulet ou un mouton à Anangaman-l’Éternel-Dieu1. Mais nous avons trouvé le moyen de croire que nos poulets et nos moutons en offrandes au même Créateur (qui, chez nous, s’appelle Zambo, Dzeu, Gnamien-Kpli, Kolotcholo, Lago, etc.), sont sataniques ! Parce que les Blancs chrétiens et les Arabes musulmans nous l’ont mis dans la tête. Nos têtes de crédules et d’hommes singuliers, incapables de penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes !...    

  


Créer nos propres fêtes et jours fériés
La Nativité, la Pâque, l’Ascension (Jésus), l’Assomption (Marie2, Louis XIII3, Napoléon4), le Maouloud, le ramadan (Mahomet et l’islam), la tabaski (tradition musulmane d’inspiration abrahamique), la Fête du Travail et du Muguet (le Maréchal Pétain), la Fête de la Musique (Jack Lang), etc. ! Tout cela est bien, et même très bien. Mais ce n’est pas notre histoire — je ne cesserai d’insister sur la question. Ces faits n’appartiennent pas à notre conscience collective au point que nous puissions en faire des jours officiels, fériés et payés, dans nos pays qui ne gagnent rien, du point de vue mental, culturel et spirituel, à s’approprier ces tranches d’histoires de peuples qui les ont flagellés et méprisés. Non, il ne s’agit pas de refuser ces apports (?) culturels et cultuels étrangers ; encore moins de remettre en cause les fondements spirituels de quelque religion étrangère que ce soit. Il s’agit tout simplement et légitimement de se souvenir de ce que nous sommes, par nous-mêmes, et non persister à ÊTRE (sans jamais y parvenir) à travers ce que sont les autres.


La question fondamentale et opérationnelle peut donc être posée en toute lucidité et responsabilité : et si nous pensions à officialiser quelques-unes de nos fêtes ? Fêtes de génération, fêtes de rites initiatiques (l’Abissa par exemple) ? En fin de compte, il s’agit de nous inventer des fêtes nationales — car les fêtes sont des inventions culturelles. Il y a là, je le pense, de quoi faire la qualité du programme d’un ministère de la Culture, car une tradition bossoniste (donc religieuse par sa dimension cultuelle) comme la « Fête des ignames » est d’inspiration agro-culturelle.


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L’agriculture a un pendant culturel indiscutable : c’est la culture de la terre en tant que double référence topique et symbolique de semailles et d’ensemencement. Il ne serait donc pas superflu de créer et institutionnaliser une « Fête de l’Igname » et une « Fête du Café et du Cacao » ; ou même d’accoupler ces deux occasions de festivités laïques : « Fête de l’Igname et du Café-Caco », afin de bien souligner la vocation agricole de notre pays et le rôle important de ces produits de la terre dans l’économie et la tradition culinaire ivoiriennes. Ce serait une double opération d’intérêt économique et de ressourcement culturel national.  

Tiburce Koffi, écrivain.

Tiburce Koffi / gnametkoffi@gmail.com
Source : operanews

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Notes.

 (1) Une autre des appellations de Dieu, en langue wawlé (ou baoulé).

(2) L'Assomption est un mot inventé par le chrétiens pour signifier leur foi en Marie en tant que mère de Jésus, femme d'essence divine, montée au ciel après sa vie terrestre sans avoir connu la dégradation du tombeau.

(3) L’institutionnalisation de l’Assomption comme fête nationale française le 15 août, est le fait du roi Louis XIII, en 1638 ; et ceci, pour des raisons superstitieuses : sans héritier après vingt ans de mariage, Louis XIII demanda à ses sujets de faire dans chaque paroisse, le 15 août, une procession, afin qu’il puisse avoir un fils. L’édit, entériné par le Parlement, fut respecté. Louis XIII eut un fils. Alors il décida, en signe de reconnaissance, de consacrer la France à la Vierge Marie.  

(4) Au XVIII ème siècle, Napoléon Ier (un autre hurluberlu de l’histoire de la France), né le 15 août 1769, fit du 15 août la « Fête de la Saint Napoléon. » N’importe quoi ! Le 15 août redevient l’Assomption, à la Restauration. Et ce sont de tels événements que les Africains célèbrent, le plus souvent dans l’ignorance pieuse !


Mardi 19 Mai 2020
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1.Posté par Liade Gnazegbo le 19/05/2020 19:44 | Alerter
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Je soutiens la réflexion de Tiburce Koffi car, la vraie révolution d'un peuple est avant tout culturelle.. Celui qui ignore sa propre culture , est un être qui n'a pas pieds sur terre, et qui .manque également de personnalité et de caractère. Il faut que nous revenions à nos sources culturelles ancestrales.

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