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La Dépêche d'Abidjan

Côte d'Ivoire : Le régime Ouattara ne devrait pas avoir peur d’une marche pour la paix


Le RDR, qui se réjouissait en 2010-2011 des déclarations partisanes et hasardeuses de Jean Salomon Lezoutié (Yopougon), d’Antoine Koné (Odienné) et de Siméon Ahouanan (Bouaké), refuse aujourd’hui que les évêques demandent la libération de tous les prisonniers politiques, des élections justes et ouvertes à tous, la non-inféodation de la Commission électorale au pouvoir exécutif et le désarmement des ex-rebelles. Lui qui aimait marcher pour un “oui” ou un “non”, avec couteaux, machettes et gourdins, s’offusque que les catholiques d’Abidjan veuillent marcher pacifiquement. Comment les dirigeants et militants de ce parti peuvent-ils être incohérents et amnésiques à ce point ? En tous les cas, et je voudrais ici éclairer la lanterne de ceux qui ne le sauraient pas, la hiérarchie catholique ne sort point de son rôle en invitant parti au pouvoir et opposition à se retrouver pour discuter ou en parlant de justice, de liberté, d’État de droit, etc. Si elle devait se contenter d’invoquer le Seigneur, de baptiser, de marier et d’enterrer les gens, elle serait infidèle à sa mission prophétique et il faudrait désespérer d’elle.

Avant de dire en quoi consiste la mission prophétique, je voudrais rappeler que le baptisé, qu’il soit laïc ou consacré, ne vit ni en dehors ni au-dessus de la société mais dans la société, une société dont il doit partager “les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses” (Vatican II, Constitution pastorale “Gaudium et spes”, no 1).
Les évêques font partie des baptisés. À ce titre, ils ont une mission qui est, non seulement sacerdotale et royale, mais prophétique, c’est-à-dire qu’ils doivent interpeller à temps et à contretemps, troubler le sommeil et la quiétude de ceux qui affament, exploitent, torturent ou oppriment les autres, être la voix des sans-voix, prendre fait et cause pour les pauvres et défavorisés, fustiger le mensonge, la dictature et l’injustice comme le firent jadis Amos, Nathan, Osée, Ézéchiel, Jérémie et Jean le Baptiste.

Une des choses qui les distinguent des fidèles laïcs, c’est que le Droit canonique leur interdit de militer dans un parti politique, de briguer le poste de député, de maire ou de président de la République afin de ne pas diviser la communauté chrétienne qui rassemble des hommes et femmes n’ayant pas la même sensibilité politique. Mais s’abstenir d’assumer une charge politique ne veut pas dire que le prêtre ou l’évêque devrait se désintéresser des problèmes de la Cité, se taire quand les choses vont mal dans ladite Cité ou rester passif quand les droits de l’homme sont journellement bafoués par des incompétents et des incultes notoires.

La marche pour la paix, que l’Archidiocèse d’Abidjan compte organiser le 15 février 2020, est donc quelque chose de normal. Jean Pierre Kutwã et les autres prélats auraient même dû y penser plus tôt. Elle n’est en rien illégale et a tout mon soutien. Si j’étais à Abidjan, j’aurais plaisir à y participer. Les chrétiens ont-ils le droit de marcher ou de manifester pacifiquement dans un pays qui se dit démocratique ? Bien sûr que oui et il est facile de donner des exemples de marches pacifiques organisées ici ou là par l’Église catholique dans le monde. Par exemple, celle des catholiques français, le 24 juin 1984, contre un projet de loi d’Alain Savary visant à intégrer les écoles privées à un grand service public. Quelques jours après cette marche, à laquelle participèrent environ deux millions de personnes, le ministre de l’Éducation nationale fut limogé et la loi, retirée par François Mitterrand. Aux Philippines, le 22 février1986, le cardinal Jaime Sin appela laïcs et prêtres à descendre dans la rue pour protester contre le dictateur Ferdinand Marcos qui voulait confisquer la victoire de Corazon Aquino. Ce jour-là, prêtres, religieuses et laïcs, armés uniquement de chapelets et de crucifix, envahirent les rues de Manille, la capitale. Marcos envoya des chars et des blindés mais les manifestants ne se laissèrent pas intimider par la soldatesque du tyran. L’atmosphère était tendue. Tout pouvait arriver. Le 25 février, le général Ver, resté fidèle à Marcos, lui demanda la permission de donner l’artillerie contre la foule. Mais Marcos répondit niet; probablement parce qu’il avait compris que les États-Unis le lâcheraient s’il ordonnait le massacre des manifestants non-violents. Réalisant que la partie était perdue, il préféra quitter le pays et laisser le pouvoir à la veuve de Ninoy Aquino.

En République démocratique du Congo, qui ne se souvient pas de la marche du 16 février 1992 ? Initiée, non par les prêtres du Groupe Amos créé par l’abbé José Mpundu, mais par le Comité laïc de coordination de Kinshasa, cette marche avait pour but de réclamer la reprise de la conférence nationale souveraine. Malheureusement elle fut réprimée dans le sang par les nervis du Maréchal Mobutu. L’Église catholique récidiva le 16 février 2016 en appelant à une marche pacifique pour demander le respect de la Constitution à Joseph Kabila qui voulait rempiler après ses deux mandats.

Mgr Jean-Pierre Kutwã a convié ses diocésains à une “marche priante”, donc pacifique, pour la paix. C’est une bonne chose et je prendrais bien part à cette marche que j’approuve si j’étais à Abidjan. Mon souhait est qu’il y ait aussi, dans notre pays, des marches pour dénoncer le rattrapage ethnique, la confiscation des médias d’État par un seul parti, les marchés passés de gré à gré, la présence d’une base militaire française sur notre sol, le piteux état de nos universités et hôpitaux pendant que ceux qui sont au pouvoir scolarisent leur progéniture et se soignent à l’étranger car la paix est le fruit de la justice de la liberté.

Je souhaite également que les autres confessions chrétiennes parlent et agissent, afin qu’elles ne donnent pas l’impression qu’elles ne sont intéressées que par la dîme et les offrandes des fidèles.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ

Vendredi 24 Janvier 2020
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