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Côte d’Ivoire : La politique de la terre brûlée fait boomerang


Côte d’Ivoire : La politique de la terre brûlée fait boomerang
Tout se passe comme si tout le monde, gagné par l’amnésie, avait oublié ou feignait d’oublier que la roue de l’histoire tourne.

L’ex-parti au pouvoir est voué aux gémonies pour son appel au… boycott du recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2014. Et de l’organe de presse officiel du RDR, parti au pouvoir, au porte-parolat des Républicains en passant par le gouvernement, on n’a pas de mots assez durs pour maudire la direction, les militants et autres sympathisants du FPI qui mettent les bâtons dans les roues de la «Solution».
Tout se passe comme si tout le monde, gagné par l’amnésie, avait oublié ou feignait d’oublier que la roue de l’histoire tourne. La rébellion armée du 19 septembre 2002 en Côte d’Ivoire est partie d’une “Une” du quotidien Le Patriote en date du 4 décembre 2000 qui appelait ouvertement à la sédition. Sans risque d’être interpellé ou interdit de parution par le Conseil national de la presse (CNP, organe de régulation).
Le journal du RDR, donc d’Alassane Dramane Ouattara, titrait, ce jour-là, en gros caractères gras sur toute la largeur de sa première page : «TROP C’EST TROP ! La marche a bel et bien lieu ce matin». En dessous de ce titre qui annonçait une marche pour protester contre l’invalidation de la candidature de Ouattara aux législatives du 10 décembre 2000, figurait une carte de la Côte d’Ivoire coupée en deux, d’Est en Ouest, par une large et affreuse balafre. Sous cette carte mutilée, il était écrit, en guise de légende : «La Côte d’Ivoire au bord de la sécession». Et, sous le prétexte de «l’exclusion» et de «l’ivoirité», la Côte d’Ivoire a connu dix années de rébellion armée qui ont profité au RDR et à Alassane Dramane Ouattara.
Mais pour parvenir à ses fins, l’actuel pouvoir n’a cessé de multiplier actes de désobéissance et d’insurrection pour pousser Laurent Gbagbo dans ses derniers retranchements, pendant son mandat, et asphyxier son régime, durant la crise post-électorale. Ainsi, si le RHDP (alliance du RDR, du PDCI-RDA, de l’UDPCI et du MFA à laquelle vient de se joindre l’UPCI) a lancé, pendant les audiences foraines, un appel à la résistance qui a fait plusieurs morts et des bâtiments administratifs (sous-préfecture, palais de justice) vandalisés, ce groupement de partis s’est opposé, en 2008, au recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), au motif que la situation de crise socio-politique n’était pas propice au recensement général de la population. Dont acte.
Dès l’éclatement de la crise post-électorale, les ennuis vont s’étendre pour le régime Gbagbo. Jean-Louis Billon, alors président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire, par courrier référencé Jlb /tc/080/2010 en date du 9 décembre 2010, lançait un appel à l’incivisme fiscal. Refusant de reconnaître Gbagbo comme président élu et investi par le Conseil constitutionnel, il invitait toutes les entreprises à ne pas payer leur impôt.

Nationalisation des banques
Sur cette lancée, le président de la «République du Golf», Alassane Dramane Ouattara, demandait et obtenait, avec l’appui des Européens, l’embargo sur le cacao ivoirien au grand dam des producteurs ivoiriens, et sur les médicaments au mépris du respect de la vie et du droit à la santé des Ivoiriens et des habitants de la Côte d’Ivoire.
Ce n’est pas tout; la «République du Golf» faisait grâce aux automobilistes et autres utilisateurs d’engins à deux roues du paiement de la patente et de la vignette durant l’année 2011. Et pour couronner le tout, dans la semaine du 14 au 18 février 2011, toutes les succursales des banques occidentales (BICICI, SGBCI, BIAO, BACI, Citibank, Standard Chartered Bank, Access Bank et Ecobank) fermaient leurs agences. C’est alors que, dans une opération menée avec succès par Justin Koné Katinan, alors ministre délégué auprès du ministre de l`Economie et des Finances, chargé du Budget, le gouvernement décidait de nationaliser la SGBCI et la BICICI, en réussissant à payer les fonctionnaires et les retraités en février et mars 2011.

Mais de grosses entreprises dont la SIR (qui ne pouvait plus acheter de pétrole brut) et le Port autonome d’Abidjan (boycotté par les bateaux des affréteurs européens) suspendaient aussi leurs activités. Et c’est le petit peuple, victime collatérale et expiatoire de ce règlement de comptes politiques, qui allait alors subir l’envolée des prix notamment de la viande, de l'huile, du sucre et du gaz.
Cette politique de la terre brûlée est en train de faire boomerang. Au grand désespoir du régime en place. Car, a-t-il suffi que le FPI, après avoir échoué dans sa demande de report du RGPH 2014, demande aux populations de boycotter l’opération pour que le gouvernement perde toute retenue et monte sur ses grands chevaux, faisant croire à un agenda secret et des arrière-pensées politiques.

Agenda secret
Le 10 mars, à la Maison de la presse à Abidjan-Plateau, le ministre d’Etat, ministre du Plan et du Développement, Albert Mabri Toikeusse, a relevé les trois principales raisons expliquant la réalisation du recensement général à cette période : la révision, à mi-parcours du Programme national de développement (PND), les engagements internationaux de la Côte d’Ivoire par rapport aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et… la révision de la liste électorale.
C’est donc une opération technique et… politique. Soupçonnant le pouvoir de vouloir se constituer un bétail électoral, le FPI a donc jugé «ce projet inopportun et illégitime, en raison notamment du contexte d’insécurité et de désordre que l’on constate sur l’ensemble du territoire national et qui ne permettent pas de conduire sérieusement une opération aussi délicate que stratégique».

En effet, des milliers de nationaux, partisans de Laurent Gbagbo contraints à l’exil avec d’autres milliers confrontés à une situation de déplacés intérieurs ou de flottaison sociale, ne seront pas pris en compte, de même que des centaines de détenus politiques. Pendant ce temps, les occupations anarchiques des forêts et des plantations n’ont pas cessé à l’ouest, malgré l’arrestation en trompe-l’œil du Burkinabé Amadé Ouérémi dans la forêt du mont Péko à Duékoué; et par la loi n° 2013-653 du 13 septembre 2013 portant dispositions particulières en matière d’acquisition de la nationalité ivoirienne par déclaration, des milliers de personnes dites apatrides, soupçonnées de rouler pour le RDR en particulier, peuvent acquérir la nationalité ivoirienne par simple déclaration et figurer, sans coup férir, sur les futures listes électorales.
C’est le bras de fer qui se poursuit entre le FPI (qui réclame un arrêt immédiat du recensement) et le pouvoir, qui tourne au désavantage du régime en place. Car, à environ trois semaines de la fin annoncée du RGPH le 31 mai, la courbe est loin de s’inverser en faveur du succès de cette opération controversée.

D’une part, le pouvoir, mal conseillé, vient de se tirer une balle dans le pied par la convocation, le 8 mai, de quatre dirigeants du FPI à la Brigade de recherche de la gendarmerie; cette action a l’inconvénient de radicaliser les positions de boycott. D’autre part, aux causes exogènes (mot d’ordre du FPI notamment), s’ajoutent les causes endogènes (précipitation, impréparation, mauvais recrutement des agents recenseurs, mauvaise maîtrise du support électronique introduit, désintérêt des élus et cadres du RHDP, etc.) qui plombent le dénombrement actuel des populations et lui prédisent, hélas ! un résultat : le fiasco.

Ferro Bally, Journaliste indépendant, Ancien rédacteur en chef du quotidian d’Etat Fraternité-Matin
Samedi 10 Mai 2014
La Dépêche d'Abidjan



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