Connectez-vous S'inscrire
La Dépêche d'Abidjan

LA LIBERTÉ D'INFORMER









Côte d'Ivoire - Enquête : Comment l'État favorise le chômage de la jeunesse

Dans son élan d'assainir le cadre de vie des Ivoiriens, l'État de Côte d'Ivoire procède depuis quelques mois à des opérations de deguerpissements et de destructions des commerces dans les différentes communes d'Abidjan et de l'intérieur du pays. Une opération qui n'est pas sans conséquences pour de nombreux jeunes contraints au chômage. Suivez notre enquête menée dans les communes d'Adjame, de Yopougon et de Koumassi.


Mohamed Fofana est un commerçant de vêtements à Adjame non loin de l'ex-cinema Liberté. C'est à cet endroit qu'il tenait une boutique. Un beau matin, il a vu son commerce détruit par des caterpillards escortés par la police municipale de la commune et des policiers lourdement armés.
C'est un jeune vendeur complètement effondré que nous avons trouvé sur les gravats de sa boutique. Interrogé, Fofana n'a pas caché sa colère : " On nous demande d'entreprendre et voilà ce qu'on nous fait. Cela fait seulement trois mois que j'ai mis toutes mes économies dans mon business et je n'ai encore rien rentabilisé. Ce matin, on vient nous casser tout. Qui va nous rembourser tout ce qu'on a mis dans cette affaire?", s'interroge le jeune commerçant.

En effet, Fofana n'est pas seul dans cette situation. Beaucoup de ses amis commerçants ont vécu eux aussi le passage des machines dans leurs lieux de commerce. Désabusés, ils ne savent plus où donner de la tête. Même ceux qui sont sans boutique et qui sont ambulants sont traqués par les agents de police. Ils ne savent où donner de la tête surtout que c'est le gouvernement lui-même qui est à la base de leur malheur.

Nous quittons la commune d'Adjame pour Yopougon.

Ce mardi 17 septembre, nous tombons sur une scène de désolation à Yopougon Siporex. Sur tout le prolongement de la voie qui part de Siporex jusqu'au carrefour zone, des agents de police municipale et des forces de la police nationale accompagnés de caterpillards, cassent et détruisent des boutiques et des étalages de fortune installés par des vendeuses de poissons et de bien d'autres marchandises. Partout, ce sont des cris de détresse.
Dame Affoua, vendeuse de poissons et de produits vivriers n'en peut plus. Elle laisse éclater son amertume " C'est quel gouvernement ça. Ici, dans ce petit marché où on vient se débrouiller pour nourrir notre famille, vous venez tout casser. Que Dieu vous bénisse pour tout le mal que vous faîtes aux pauvres que nous sommes", lâche-t-elle.
Dans ce même endroit de Siporex, à environ cinq cents mètres du rond-point, sur la voie menant vers le "nouveau goudron", des magasins d'ignames, de boissons voient leurs toits arrachés par les machines. Des conteneurs installés sont broyés en l'espace de quelques minutes. C'est la consternation totale chez les commerçants qui exercent en cet endroit. "Quels sont ces hommes qui n'ont pas pitié de la population !", lance un passant complètement désabusé. Le spectacle est désolant. En l'espace de quelques minutes, la voie est largement dégagée sous l'œil vigilant des forces de police qui refusent toute négociation. Elles ont reçu l'ordre de tout balayer. "On nous a dit de nettoyer cette voie aujourd'hui et de ne rien épargner", nous confie un agent de la police municipale. Quelques badauds surexcités qui ont tenté de manifester sont rapidement chassés par la police.


Ce même jour de mardi, nous mettons le cap sur la commune de koumassi. La-bàs, la cité présente un double visage. Elle est belle par endroits, mais il n' y a plus de commerces grouillants de monde où l'on pouvait s'acheter soit un habit, soit un appareil. Le grand carrefour qui était réputé pour son ambiance est beaucoup plus calme. Les centaines de jeunes qui exerçaient dans le "djassa" ont été priés de dégager des lieux depuis quelques mois. Les maisons anarchiques sont détruites, laissant la place à des gravats.
Les populations qui faisaient de petits commerces aux abords du grand marché sont chassées. La mairie contraint les vendeurs ambulants à occuper les nouveaux magasins construits au grand carrefour, mais les prix de location sont exorbitants.

Cette opération de nettoyage est aujourd'hui diversement appréciée. Pour certains, si elle permet de donner un beau visage à la ville d'Abidjan, mais en même temps, elle créé une misère aux populations qui ne savent plus à quel saint se vouer.

Dans cette situation, la jeunesse semble être la grosse victime. Elle qui s'emploie à trouver des moyens de subsistances en réalisant des projets générateurs de revenus se voit retourner à la case départ.
Ainsi donc, l'on craint fort que le taux de chômage qui est actuellement de 3,4%, selon les informations de la direction de l'emploi, ne soit triplé dans les jours à venir. Nombreux sont aujourd'hui les Ivoiriens qui ne comprennent pas que l'État ivoirien qui incite la jeunesse à l'entrepreneuriat, puisse venir détruire ce que réalisent ces mêmes jeunes.

La recrudescence du banditisme, conséquence immédiate d'une opération d'embellissement

On le voit bien. Les nombreuses casses des commerces et autres espaces tenus par les jeunes font non seulement grimper silencieusement le taux de chômage en Côte d'Ivoire, mais plus grave, les agressions et la criminalité montent d'un cran.

En effet, depuis quelques mois, il ne se passe de jours sans qu'on apprenne que des agressions sont perpétrées sur les populations. À cela s'ajoute la traque des "gnambros" par la police qui, depuis le meurtre d'un gendarme à Yopougon, a décidé de faire disparaître ce phénomène de nos cités. Ils sont pourchassés à longueur de journée jusque dans leur dernier retranchement. L'oisiveté étant mère des vices, la rencontre de ceux qui ont perdu leurs commerces et les "gnambros" pourchassés débouchent aujourd'hui sur un cocktail de menaces auxquels n'échappent les populations.
Vivement qu'un ensemble de solutions soient trouvées à toutes ces situations qui plongent aujourd'hui les Ivoiriens dans la peur.


Réalisée par José TÉTI, Correspondant permanent à Abidjan
Jeudi 19 Septembre 2019
La Dépêche d'Abidjan



Enquêtes
Notez

Nouveau commentaire :
Twitter

Conditions d'utilisation
Merci d'écrire dans un langage correct et d'éviter des affirmations sans preuves.




Enquêtes | Dossiers | Grands Reportages