Connectez-vous S'inscrire
La Dépêche d'Abidjan

La Dépêche d'Abidjan

LA LIBERTÉ D'INFORMER








Côte d’Ivoire:Comment le dauphin de Félix Houphouët-Boigny, qui inventa la désastreuse “ivoirité”, a foncé droit dans le mur sous les yeux ébahis de la France


Côte d’Ivoire:Comment le dauphin de Félix Houphouët-Boigny, qui inventa la désastreuse “ivoirité”, a foncé droit dans le mur sous les yeux ébahis de la France
Henri Konan Bédié qui, en tant que président de l’Assemblée nationale et conformément à la Constitution de l’époque, a succédé à la tête de l’Etat au président Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993, est un des principaux responsables des multiples crises politiques qui ont plongé la Côte d’Ivoire dans l’état où elle se trouve actuellement.
Quand le premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, décède le 7 décembre 1993, l’avenir du dauphin est déjà tout tracé : depuis une modification constitutionnelle adoptée en novembre 1990, c’est au président de l’Assemblée nationale que revenait de terminer le mandat du chef de l’Etat en cas de décès, démission ou empêchement de ce dernier. Henri Konan Bédié qui était président de l’Assemblée nationale depuis 1980 devait donc tout naturellement succéder au « vieux » malgré quelques hésitations et réticences du Premier ministre de l’époque, un certain Alassane Ouattara, à lui remettre les clefs du pouvoir.
Trois ans plus tôt, en 1990, Houphouët-Boigny avait créé spécialement pour Ouattara le poste de Premier ministre, et lui avait quasiment donné carte blanche pour redresser l’économie du pays en crise depuis 1987, année où la Côte d’Ivoire annonça qu’elle était dans l’impossibilité de payer ses dettes extérieures.
Dès cette date, les deux hommes, Bédié et Ouattara, menèrent une guerre de l’ombre pour la succession à un Houphouët, déjà octogénaire.
Houphouët mort, Ouattara tentera en vain de faire bloquer par la Cour suprême la passation de pouvoir au profit de Bédié.
Aussi, Bédié accède-t-il à la présidence dans un contexte déjà hostile où des divisions étaient apparues au sein du parti historique de la Côte d’Ivoire, le PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire), au pouvoir depuis l’indépendance.
Quand Houphouët meurt en décembre 1993, Bédié n’a que deux ans devant lui pour asseoir son autorité, le mandant présidentiel dont il hérite arrivant à terme en septembre 1995. Ouattara, quant à lui, retourne à Washington pour devenir directeur général-ajoint du FMI, mais il garde un œil sur la politique ivoirienne, et le 27 juin 1994, ses partisans au sein du PDCI, emmenés par Djeny Kobina, créent un nouveau parti, le Rassemblement des Républicains (RDR).
Dès lors, Bédié sait qu’il aura deux adversaires à la présidentielle à venir : l’éternel opposant du régime, Laurent Gbagbo, leader du FPI (Front populaire ivoirien) et, sans aucun doute, Alassane Ouattara. Un peu lourd pour Bédié qui n’a jamais vraiment brillé en politique ni connu un parcours difficile et formateur.
Surnommé à l’époque le “Sphinx” pour cause de profond mutisme et d’un léger sourire figé en permanence, petit-fils de deux rois, Bédié est, tout comme Houphouët-Boigny, issu d’une famille de riches planteurs de café et de cacao du pays Baoulé au centre de la Côte d’Ivoire.
Né en 1934 à Dadiékro, près de Daoukro, à 200 km au nord d’Abidjan, il a toujours eu un parcours “princier” ne connaissant qu’une seule alerte en 1977 lorsque, éclaboussé par un scandale financier, il avait dû quitter précipitamment le ministère de l’Economie qu’il occupait depuis onze ans.
Placé à huit ans sous le tutorat du roi de Daoukro, il a passé son certificat d’études primaires en 1947 à l’école régionale de Bocanda avant d’entrer au collège de Guiglo. Il décroche son baccalauréat (Sciences-Ex) à l’Ecole normale de Dabou et, selon la trajectoire classique de l’époque, il se retrouve au Sénégal pour parfaire sa formation d’enseignant à l’Ecole William Ponty.
Mais il n’a guère la vocation et, trois jours à peine après son arrivée au Sénégal, il plaque tout et prend un billet pour la France. Il veut devenir avocat et s’inscrit à la faculté de droit de Poitiers. Licence, diplômes d’économie politique et de sciences économiques, certificat d’aptitude à la profession d’avocat, il s’apprête à passer son doctorat lorsqu’en 1958 la Côte d’Ivoire acquiert un statut d’autonomie interne.
Rappelé à Abidjan, il va travailler quelques mois à la sous-direction de la caisse d’allocations familiales. Un poste qu’il quitte dès la fin de l’année pour un stage au ministère français des Affaires étrangères. Deux ans plus tard, il se retrouve ainsi agent contractuel à l’ambassade de France à Washington.
Petit poste mais grosse chance. En août 1960, la Côte d’Ivoire accède à l’indépendance. Fort de son expérience dans la capitale américaine, Konan Bédié, qui n’a alors que 26 ans, est chargé d’ouvrir la première ambassade ivoirienne à Washington. Un an plus tard, il porte le titre d’ambassadeur plénipotentiaire.
Pendant six ans, il restera accrédité cumulativement auprès des Etats Unis, de l’ONU et du Canada.
En 1966, Houphouët-Boigny, tablant sur ses relations avec les milieux d’affaires américains, le rappelle et lui confie le portefeuille de l’Economie.
Konan Bédié y restera onze ans. Jusqu’à ce qu’en 1977, il soit éclaboussé par le scandale financier dit “des complexes sucriers”, une affaire de constructions d’usines surfacturées. Pris dans le “coup de balai” qui emporta une dizaine de ministres suspectés par Houphouët-Boigny d’avoir touché des pots-de-vin, il entreprend sa première traversée du désert.
Pendant trois ans, de 1978 à 1980, il travaillera à la Banque Mondiale comme conseiller spécial pour les affaires africaines de la Société financière internationale (SFI).
Rentré en grâce, il revient au pays en 1980 et est élu député dans sa circonscription natale de Daoukro. Dès son élection comme député, il accède au “perchoir” de l’Assemblée ce qui a fait de lui le successeur constitutionnel du “Vieux” dans l’ombre duquel il a bâti toute sa carrière.
Des combats électoraux, Bédié n’en a donc jamais connu, car se faire élire député du PDCI dans les années 80, à Daoukro, sous un régime de parti unique, cela ne vous forge pas un tempérament de battant. Si la matraque peut mettre au pas les fougueux militants du FPI de Gbagbo, que faire de ceux du RDR qui tous sont des anciens compagnons du PDCI, et surtout que faire face à Ouattara qui dispose maintenant d’un parti, et surtout, d’une base électorale …très large ?
Bien que le multipartisme ait été instauré en 1990, la Côte d’Ivoire n’échappe pas à la règle du vote ethnique ou régional qui veut que l’on soutienne d’abord et avant tout le candidat issu de son ethnie ou de sa région. Et Ouattara ajoute un troisième « plus » à sa carte de visite : il est musulman, comme tous les Dioulas originaires du nord de la Côte d’Ivoire. A l’époque, Djeny Kobina résumait bien la force de frappe de Ouattara : « Le problème des Dioulas, qui est le problème de l’Islam, puisque les Dioulas sont en majorité musulmans, se pose en termes simples. Les Dioulas constituent aujourd’hui près de 40 % de la population ivoirienne. Ils sont partout en Côte d’Ivoire. Leur lieu d’origine c’est le Nord, mais dans toutes les villes il y a un quartier Dioula. Ils sont partout. Et ce sont ces Dioulas qui pendant des années ont constitué la force du PDCI parce qu’ils ont toujours voté presque majoritairement pour le PDCI. », nous déclarait-il au moment de la création du RDR.
Pas besoin de diplômes pour comprendre que Ouattara pèsera lourd, très lourd, s’il se lance dans la bataille présidentielle.
C’est alors que Bédié lancera l’épouvantable concept d’ivoirité pour empêcher Ouattara d’être candidat.

Le début de l’Ivoirité

En décembre 1994, un an avant la présidentielle, à l’initiative du gouvernement, l’Assemblée nationale adopte un code électoral qui donne une carotte à l’opposition – la suppression du vote des étrangers -, mais institue en même temps un statut particulier aux candidats à l’élection présidentielle, qui devront être Ivoiriens de père et de mère, eux-mêmes devant être aussi Ivoiriens, n’avoir jamais renoncé à la nationalité ivoirienne et avoir résidé dans le pays sans discontinuer pendant les cinq années précédant la date de l’élection.
Nul autre que l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara n’était visé par cette réforme, puisque son père était d’origine burkinabe, et qu’en tant que directeur adjoint du FMI, il résidait à l’étranger. A l’époque, Laurent Gbagbo déclara non sans humour : « Ce projet aurait pu être constitué d’un article unique : “N’est autorisé à être candidat à la présidence de la République que celui qui est président” ». Ce code électoral fut l’étincelle qui alluma des haines ethniques jusqu’alors inconnues en Côte d’Ivoire.
L’année 1995 sera marquée par des violences politiques, préambules aux coups d’Etat à venir. La présidentielle fut fixée au 22 octobre et les législatives au 26 novembre.
Le 4 mai, une marche de protestation pour réclamer la révision du code électoral réunit près de 10.000 personnes à Abidjan.
Le 2 août, Alassane Ouattara annonce qu’il ne se présentera que si le code électoral est révisé. Djény Kobina, secrétaire général du Rassemblement des républicains (RDR), déclare : « Alassane est candidat mais nous savons tous qu’il y a des obstacles devant nous. Nous devons nous mobiliser pour démolir ces obstacles dont l’un est le code électoral. Nous avons en face de nous un adversaire qui veut nous empêcher d’aller aux élections ». Ce sera l’unique problème qui hantera la vie politique ivoirienne jusqu’à la dernière tentative de coup d’Etat de 2002.
Le 4 août, la télévision nationale ivoirienne, sous contrôle du gouvernement, donne le ton de ce que sera le concept d’ivoirité, en se livrant à une violente diatribe contre Ouattara. Ce jour-là, sur des images d’archives, trois journalistes de la 2e chaîne se relayent au commentaire. « Alassane aurait dû ruminer sa défaite en silence. Il n’est pas le seul Ivoirien à avoir un de ses parents non Ivoirien. Pour diriger un pays, le cœur du président de la République ne doit pas être partagé entre deux pays », déclara un premier intervenant. « Alassane Dramane Ouattara a rompu le silence en insultant la Côte d’Ivoire et ses institutions. (…) Il ne faut plus jamais permettre aux étrangers d’insulter notre pays, plus jamais ça », clama un autre commentateur, tandis qu’un troisième “journaliste” ajoutait : « La République de Côte d’Ivoire n’est pas un club de quartier dont la présidence est réservée à un mandarin en formation. Qu’Alassane Dramane Ouattara nous dise pour commencer s’il est Ivoirien, de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens. » C’est dès ce jour-là qu’il aurait fallu s’alarmer dans les ambassades, s’inquiéter d’un Rwanda à venir, mais Bédié avait à l’époque le soutien inconditionnel de la France qui voyait en Ouattara “l’homme des Américains”, et, à l’époque, Paris faisait encore la pluie et le beau temps sur le continent africain.
Dans un discours radio-télévisé prononcé à la veille de la célébration de la fête nationale du 7 août, et à moins de trois mois de l’élection présidentielle, Bédié déclare : « Il faut la maintenir à tout prix. Je sais que vous le ferez et que vous le ferez davantage dans l’ordre pour traverser cette période d’élections générales, des élections qui seront, à n’en point douter, régulières, transparentes et honnêtes. » Pour la première fois cette année-là, la fête nationale ivoirienne, qui était jusqu’alors célébrée le 7 décembre, fut fixée quatre mois plus tôt pour ne pas coïncider avec l’anniversaire de la mort, le 7 décembre 1993, du président Félix Houphouët-Boigny. La date du 7 août se réfère à la proclamation de l’indépendance du pays en 1960. Auparavant la fête nationale était fixée au 7 décembre pour combiner le 7 août 1960 et le 14 décembre 1958, date de proclamation de la République autonome de Côte d’Ivoire.
Le 8 août de cette année 1995, deux des principales organisations musulmanes du pays, le Conseil supérieur des Imams (COSIM) et le Conseil national islamique (CNI), lancent un appel pour un réexamen du code électoral. COSIM et CNI ajoutent dans leur communiqué que « tous les Ivoiriens ont les mêmes droits et les mêmes devoirs » et soulignent « l’inquiétude d’une importante frange de la population depuis le vote et la promulgation de la loi portant code électoral. » Avant de conclure : « Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette loi, en quelques mois a divisé une nation qui se construisait patiemment. » Le lendemain, le nouveau Conseil constitutionnel, qui aura pour tâche d’arbitrer les éventuels litiges lors des élections à venir, est installé et, ça tombe bien, ses neuf membres sont tous des partisans de Bédié : six ont été nommés par lui, et les trois autres par le nouveau président de l’Assemblée nationale, Charles Donwahi, qui est un de ses proches.
Le 10 août, Ouattara met pied à Abidjan où il est accueilli par un énorme dispositif policier interdisant à quiconque de l’approcher. Henri Konan Bédié en profite pour déclarer qu’il ne modifiera pas le code électoral. « N’écoutez pas ceux qui critiquent notre loi électorale. C’est une loi ivoirienne, élaborée et votée par les représentants élus du peuple. Elle doit être pour nous tous le point de ralliement dont nous ne devons à aucun prix nous écarter », déclare-t-il lors d’une visite à Séguéla, une ville située à 420 km au nord-ouest d’Abidjan dans le Nord, au cœur d’une région à majorité musulmane et favorable à Ouattara. Et pour justifier son code électoral un tant soit peu xénophobe sur les bords, il ajoute : « Il faut éviter que, par des voies obliques ou de façon insidieuse, des influences étrangères parviennent à mettre en danger notre indépendance. » Puis, un peu provoc, il termine son discours par un « Notre amour est le même pour tous les fils de notre pays. Salam Alekoum. »
Après une rencontre tendue entre les deux hommes qui ne donnera rien, Alassane Ouattara s’en retourne aussitôt pour Washington. L’Agence France-Presse écrira avec justesse : « Outre cette rivalité politique, la virulence nationaliste de certains commentaires de la télévision d’Etat et la prise de position des dignitaires musulmans a suscité la crainte que le débat ne dérive vers un conflit à caractère ethnico-religieux. M. Ouattara est de confession islamique et d’ethnie dioula (nord) alors que M. Bédié est catholique et baoulé (centre), comme l’était Houphouët-Boigny, président depuis 1960, date de l’indépendance du pays, jusqu’à sa mort il y a deux ans. »

afrique-express.com
Samedi 25 Août 2012
La Dépêche d'Abidjan



Lu pour vous
Notez

Nouveau commentaire :
Twitter

Conditions d'utilisation
Merci d'écrire dans un langage correct et d'éviter des affirmations sans preuves.




Actualité | Opinion | Contributions | Zouglou Feeling | Vidéos | People | Reportages | Tribune | Lu pour vous | Arts et Cuture | Insolite | Communiqué | Sports | Santé | Économie | Tourisme - Voyages | À ne pas manquer | VOTRE PUBLICITÉ SUR LA DÉPÊCHE D'ABIDJAN | Espace Kamite



"Le Franc des Colonies Françaises d'Afrique (FCFA) est une propriété à part entière de la France."

La Dépêche d'Abidjan | 14/07/2020 | 2779 vues
00000  (0 vote) | 0 Commentaire
La Dépêche d'Abidjan | 31/03/2019 | 3018 vues
00000  (0 vote) | 0 Commentaire
La Dépêche d'Abidjan | 26/02/2019 | 3821 vues
33333  (1 vote) | 0 Commentaire
La Dépêche d'Abidjan | 20/12/2017 | 3125 vues
00000  (0 vote) | 0 Commentaire
La Dépêche d'Abidjan | 09/11/2015 | 6360 vues
00000  (0 vote) | 0 Commentaire
La Dépêche d'Abidjan | 09/06/2015 | 5164 vues
33333  (1 vote) | 0 Commentaire