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Côte d’Ivoire: Ce rattrapage ethno-régional cache une volonté hégémonique


Côte d’Ivoire: Ce rattrapage ethno-régional cache une volonté hégémonique
I- Le rattrapage éthnique et régional comme une obsession.

L’insistance est une répétition qui est toujours significative. Voyons : dans le cadre de sa première visite d’Etat à Paris, et en répondant à une question du journaliste Vincent Hugeux de l’Express, relative à la promotion quasi exclusive des cadres du Nord, sa région d’origine, le Président Ouattara avoue : «il s’agit d’un simple rattrapage. Sous Gbagbo, les communautés du Nord, soit 40% de la population, étaient exclues des postes de responsabilité. S’agissant des hauts cadres de l’armée, j’ai eu à négocier avec les officiers des ex-Forces nouvelles [Fn, ancienne rébellion nordiste], qui voulaient tous les postes. Et j’ai réussi à imposer cet équilibre dans la hiérarchie militaire jusqu’au niveau de commandement : le numéro 1 issu des Fn flanqué d’un numéro 2 issu de l’ancienne armée régulière. Tous grades confondus, il y a 12% de Nordistes dans la police, 15% dans la gendarmerie et 40% environ dans l’armée… sur ce terrain-là, on ne peut rien me reprocher ». Quelques mois plus tard, face à l’étonnement indigné de l’opinion nationale, le chef de l’Etat – Président de tous les Ivoiriens – a tenté de nier ses propos, mais c’était trop tard, de nombreux témoins (y compris dans le camp Ouattara) ayant suivi et archivé la déclaration du 25 janvier (cf. site du journal l’Express de janvier-juin 2012).

Comme pour confirmer, finalement, les propos tenus à Paris, l’Houphouétiste Alassane Ouattara profitant d’une autre visite d’Etat dans le Nord du pays (Mercredi 3 juillet 2013), a déclaré sans ambage : «le Nord n’a pas eu sa part de rétribution nationale» ; il faut donc «un léger plus pour rattraper le retard qui est visible, réel et concret» ; «donc je suis venu vous dire que j’ai de grandes ambitions pour le District des Savanes. Nous avons commencé et nous irons plus loin» [en termes d’investissements massifs, dans le Nord, bien sûr] «au détriment des autres régions du pays» (Notre Voie n°4460 du 5 juillet 2013 page n°2). Prises ensemble, ces deux déclarations (25 janvier 2012 et 3 juillet 2013) procèdent d’une seule et même vision de l’exercice du pouvoir d’Etat, ainsi que de la même conception de la citoyenneté ; elles consacrent une volonté particulière, celle de gouverner par la séparation et dans la séparation ; de créer en quelque sorte deux Côte d’Ivoire (celle qui a accusé du retard d’une part, et celle qui est tenue pour responsable du retard de la première, d’autre part). Les dirigeants “sudistes” avaient pourtant tout mis en oeuvre pour établir des ponts entre des espaces séparés par la géographie, l’anthropologie et l’histoire. De quoi peut-on les accuser ?

II- Le rattrapage actuel résulte soit d’une mauvaise foi, soit d’une étonnante méconnaissance de l’histoire et de la sociologie de la Côte d’Ivoire.
En effet, accuser un groupe d’individus, une communauté ou une classe dirigeante avec à sa tête une personnalité issue du Sud de la Côte d’Ivoire, d’être responsable du retard du Nord, c’est montrer qu’on ignore tout de ce pays. Car tout observateur attentif et ayant une certaine connaissance du milieu ivoirien, ne sera jamais tenté par cette politique délibérée de démantèlement du tissu social national. C’est que les accusations portées inlassablement par le Président Ouattara contre les dirigeants sudistes, pour justifier le rattrapage ethno-régional en faveur du Nord, ne sont nullement fondées.
Qu’il s’agisse de l’époque coloniale ou du contexte postcolonial et pour diverses raisons, le Nord et les Nordistes ont toujours été en grâce auprès des administrations centrales successives. Et il suffit de jeter un regard, même rapide, sur les témoignages du colonisateur, ainsi que sur les archives administratives des regimes d’Houphouët, Bédié, Guéi et de la Refondation, pour s’en convaincre. En effet, dans sa volonté machiavélique de diviser pour régner durablement, le colonisateur a hiérarchisé les peuples de Côte d’Ivoire. Dans cet exercice, il a valorisé les peuples du Nord ivoirien au détriment de ceux du Sud forestier, qualifiés de “barbares” (= boussoumani).

Il procéda ainsi pour des raisons purement économiques : il avait besoin des commerçants Dioula pour faire écouler les produits européens. A contrario, les peuples forestiers du Sud, notamment de l’Ouest, pour avoir opposé une sérieuse résistance à la conquête militaire, furent ravalés au rang de sous-hommes et traités comme tels (travaux forcés et autres mauvais traitements).
Autrement dit, la qualité des rapports entre le colonisateur et les peuples “indigènes” de notre pays, est essentiellement déterminée par la profitabilité, c’est-à-dire la capacité des populations à accepter la tutelle coloniale (Dozon, Chauveau, Bah Mahier). La figure la plus valorisée de la hiérarchie ethnique étant le colporteur Dioula, ce dernier jouira pendant longtemps d’un statut socioculturel privilégié : alors que dans le Sud forestier les religions dites traditionnelles seront bousculées par la violence symbolique (de l’école publique ou missionnaire), dans le Nord et les quartiers des villes naissantes du Sud, l’Islam sera épargné des agressions de la “Civilisation”. D’où le développement prodigieux de l’éducation coranique. On aura alors dans le Nord, des communautés jouissant d’un capital culturel intact, tandis que dans le Sud, les peuples (qualifiés de bussoumani par les Nordistes) seront dépossédés de leur personnalité culturelle.

Dans le premier cas, il y a eu un avantage incontestable et dans le second, une perte. A qui attribuer ces situations historiques? Le Sud peut-il accuser le Nord d’être à la base de son statut de peuple déculturé et méprisé ? Le capital-avantage acquis par les peuples du Nord a permis à ces derniers de s’épanouir et de poser, très tôt, les bases d’un entrepreneuriat dont ils sont légitimement fiers aujourd’hui. Les peuples du Sud ont-ils exigé de ceux du Nord une quelconque réparation ? Non !
Ils savent qu’aucun aspect de la vie socioculturelle n’est jamais totalement positif ou jamais totalement négatif dans l’histoire : comme disent les Allemands, man kann nicht alles haben (= nul ne peut tout avoir). De sorte qu’en conservant jalousement son avance sur les autres régions, le Nord a écarté de son environnement “l’école des Blancs” considérée alors comme un obstacle au progrès de l’Islam. La conséquence en est que jusqu’à ces dernières années, l’école occidentale n’a jamais été valorisée par les populations du Nord, une région où précisément la sous-scolarisation des enfants (notamment les petites filles) est plus forte que partout ailleurs dans le pays. Voyezvous, avec le temps, ce qui était avantage hier est devenu handicap.
A qui la faute ? A Félix Houphouët-Boigny, Konan Bédié, Robert Guéi ou à Laurent Gbagbo ? Ou encore à leurs groupes ethniques de référence ? Absolument pas !

Le facteur déterminant, la cause profonde en est connue : l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la dialectique dont se servent les dirigeants en contexte démocratique ou républicain, pour comprendre et gérer la société globale dans l’intérêt de toutes ses composantes. Avec discernement.
Accuser le Sud de la Côte d’Ivoire d’être responsable du retard du Nord, et profiter de cette raison fictive pour entreprendre ce que la Constitution interdit formellement, c’est accuser le chien de rage pour l’abattre. Comme toute culture, il faut reconnaître que la culture islamo-manding est un tout avec des aspects positifs et des aspects négatifs, qui changent de valeur ou de position avec le temps au même titre que n’importe quel produit de rente (le cacao, le café, l’anacarde, l’hévéa, le coton, etc.), surtout d’assujettissement ou de dépendance politique et économique.

On veut insinuer par là que c’est le colonisateur qui est responsable de ce que “l’école des Blancs”, hier méprisée par l’Islam, devienne aujourd’hui l’élément central dans le façonnement et la reproduction de la société globale. C’est pourquoi, il est de la responsabilité des représentants du bloc historique islamo-manding d’assumer leur héritage avec lucidité et tolérance exactement comme ceux du Sud forestier essaient d’assumer le leur sans accusations rétrospectivement portées contre x ou y.

Par Prof. Dédy Séri
Source: LG-Info

Samedi 20 Juillet 2013
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