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La Dépêche d'Abidjan

Contribution / Hommage à Frédéric Bruly-Bouabré : Un paléographe avant tout !


Contribution / Hommage à Frédéric Bruly-Bouabré : Un paléographe avant tout !
Ainsi donc, Frédéric Bruly Bouabré a quitté ce monde (le 28 janvier 2014 à l’âge de 91 ans) sans vraiment avoir été reconnu par les ‘’siens’’. Nous disons cela en souvenir de la projection en 1998, dans une salle quasiment vide (cinéma Ivoire), de l’excellent film de la ravissante réalisatrice italienne Ivana MASSETTI intitulé ‘’Nadro ou celui qui n’oublie pas’’. Ce qui avait provoqué notre indignation à l’époque. Certes, de 1998 à 2014, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts Houphouët-Boigny et De Gaulle. Mais pour beaucoup de nos compatriotes, la ‘’renommée mondiale’’ de ‘’l’enfant de Zépréguhé’’ (Daloa) n’était qu’une ‘’affaire des Blancs en mal d’exotisme’’ !

En effet, en quoi, se demandait-on, ces ‘’figures naïves’’ (êtres humains, animaux, choses) avec des ‘’traits non précis’’ comme des ‘’dessins des enfants maternels’’ qui apprennent à dessiner, peuvent-elles être considérées (ces figures naïves) comme des œuvres d’art ? En tout cas, lui-même ne le pensait pas. Et s’il a fini par accepter la chose, c’était parce qu’il ne pouvait rien, étant ‘’pris en charge’’ par les marchands d’art en quête des ‘’originalités’’.

Rappelons que nous avions été ‘’le premier’’ (à notre connaissance) à parler des œuvres de Bruly Bouabré, mais c’était sur le plan ethnographique (ou, plus précisément ‘’ethno-linguistique’’). C’était en 1981. L’homme était arrivé à Fraternité-Matin avec deux tomes de ses manuscrits (‘’L’Afrique et son destin‘’ et ‘’Les muses du printemps‘’) portant sur une ‘’écriture africaine’’ qu’il venait d’inventer. Nous avions présenté avec joie cette ‘’découverte’’ dans le journal. Avec ‘’joie’’ parce que nous nous demandions à l’époque si notre difficulté d’alphabétisation ne résidait pas dans notre adoption de ‘’l’écriture alphabétique européenne’’.

Ecriture pictographique

Nous étions donc pour une ‘’écriture africaine authentique’’. C’est ainsi que nous avions soutenu les travaux comme ceux du Pr Niangoran Bouah sur les ‘’poids à peser l’or’’ dont une des dimensions portait sur ‘’l’écriture africaine’’…
Ces expériences portaient sur le système ‘’idéographique’’ qui nous paraissait plus adapté à la mentalité africaine, par rapport à ‘’l’écriture alphabétique européenne’’ que nous avons largement adoptée en Afrique. ‘’L’écriture’’ de Bruly Bouabré peut être rangée précisément dans le système ‘’pictographique’’ (qui exprime des idées par des ‘’dessins-symboles’’).

’’C’est en réfléchissant sur les ‘’pierres sacrées’’ de Bekora (un village de Daloa) que j’ai découvert cette écriture en 1956’’. C’est ainsi que nous avait situé Bruly Bouabré sur l’origine de sa découverte. L’ancien élève de la célèbre Ecole Primaire Supérieure de Bingerville n’avait donc pas ‘’inventé’’ une écriture, mais avait ‘’découvert’’ cette écriture en étudiant les ‘’pierres sacrées de Bekora’’. Bruly Bouabré apparaissait beaucoup plus donc comme un ‘’paléographe’’ (qui étudie les ‘’ écritures anciennes’’).

C’est à Dakar que l’enfant de Zépréguhé a eu ‘’l’illumination’’. En effet, renvoyé de l’EPS de Bingerville pour cause de ‘’rébellion contre l’administration coloniale’’, et finalement recruté pour le service militaire dans la capitale de l’AOF, il travailla, comme ‘’commis auxiliaire’’ à la direction de la Sûreté générale, sur les ‘’empreintes digitales’’. C’est alors que l’enfant de Zépréguhé sera saisi d’une ‘’illumination’’ qui le conduira à la découverte de cette ‘’étrange écriture’’, qu’il considérait comme venue combler un vide. ’’Quand je suis né et que j’ai écouté les Blancs, j’ai su que l’Afrique était un continent d’ignorance. Et c’est à cause de l’absence d’écriture !’’, avait-il soutenu comme le philosophe béninois Paulin Hountondji qui défend une telle thèse avec véhémence (Cf. « Sur la ‘’philosophie africaine’’ », Maspero, 1980).

La validation de Monod

L’écriture, selon Bruly Bouabré, est très importante, car ‘’c’est par l’écriture que les Egyptiens d’bord, puis les Européens ont assis leur domination culturelle sur le monde’’. Les Africains donc, pour ‘’reprendre’’ leur place dans le monde, doivent se trouver une écriture. L’écriture de Bruly Bouabré était donc bienvenue pour combler le vide ! Et la ‘’valeur scientifique’’ de cette ‘’écriture pictographique’’ a été validée par Théodore Monod alors directeur de l’IFAN qui, en 1958, publia ‘’Le traité linguistique’’ de Frédéric Bruly Bouabré.

Voilà, ce sont toutes ces raisons qui nous ont amené à soutenir cette découverte de notre compatriote. Hélas, nous avons très vite été découragé par les chercheurs de l’Institut de Linguistique Appliquée (ILA) de l’Université d’Abidjan qui nous ont convaincu en soutenant que depuis la mise au point de ‘’l’alphabet international’’ (IA en anglais), la question n’était plus à l’invention d’autres écritures, mais à la transcription de nos langues. C’était à l’époque où l’on avait mis au point à l’ILA, ‘’l’Orthographe pratique des langues ivoiriennes’’ qui était une ‘’adaptation de l’IA aux réalités linguistiques ivoiriennes’’.

Nous n’avons donc plus prêté attention à la ‘’découverte’’ de F. Bruly Bouabré, aussi bien concernant ‘’l’écriture’’ (dont nous ne voyions plus l’intérêt après la ‘’mise au point’’ de l’ILA.), que ‘’l’aspect artistique’’ (que nous n’avions pas perçu). En tout cas, jusqu’à ‘’l’exposition internationale itinérante’’ (présentée en 1987 au CCF à Abidjan) sous le titre ‘’L’Afrique et la lettre’’, qui donnait à voir des ‘’écritures africaines’’ (traditionnelles) comme les ‘’symboles Akan’’ du Ghana, les ‘’symboles Nsibidi’’ du Nigéria, les ‘’Pierres de rosette’’ égyptiennes, ‘’l’Ecriture Bamum’’ du Cameroun (inventée par le roi Njova), les ‘’Syllabaires des Djuka’’ de l’Amérique du Sud, les ‘’Syllabaires Mandé’’… et ‘’l’Ecriture Bété’’ de Bekora (‘’revisitée’’ par Bruly Bouabré). L’affaire était donc devenue sérieuse !

La ‘’dimension artistique’’ de l’invention de l’ancien ‘’commis auxiliaire’’ de Dakar était encore mieux mise en exergue dans une autre exposition internationale intitulée ‘’Les magiciens de la terre’’ que nous avons pu visiter en 1989 à Paris (Beaubourg et La Villette), et qui se présentait (cette exposition) comme un moyen de réhabilitation de ‘’l’art brut’’ (ou l’art marginal). Les œuvres de Bruly Bouabré par exemple se caractérisaient par des ‘’figures géométriques’’ accompagnées de petits textes qui sont, plus que des ‘’légendes’’, de véritables ‘’aphorismes’’ exprimant une certaine vision du monde ; ‘’figures géométriques’’ réalisées à coups de crayon de couleurs et de stylo à bille sans prétention esthétique formelle.

Un ‘’artiste basic’’

Dans un entretien qu’il nous a accordé en 1996 à Abidjan, le conservateur et critique d’art André Magnin (l’un des ‘’promoteurs internationaux’’ de Bruly Bouabré), avait répondu :’’La valeur artistique de l’’œuvre de Bouabré réside moins dans la forme ou le style, que le contenu, la pensée qui est derrière. Pour moi, l’art, c’est ça !’’. Pour André Magnin, Bruly Bouabré était un ‘’exemple assez extraordinaire’’ de ce genre d’artiste qui a une véritable pensée à faire connaître au monde ! Il le fait à travers des ‘’écrits’’ et des ‘’œuvres’’. ‘

Alors, Frédéric Bruly Bouabré un artiste…peintre ? André Magnin persiste et signe : ’’Pour moi, je dis que Bruly Bouabré est un ‘’véritable artiste’’, c’est un artiste en ce sens où il ‘’ne produit que par nécessité’’. Il n’est pas dans la tricherie ! C’est un homme qui a développé pendant 40 ans une pensée et pour faire connaître au monde cette pensée, il a recours à deux choses : l’écriture et l’art. Ce qui fait de lui un artiste, c’est, je le répète, non pas la forme, mais le contenu. Et ce qui est important à préciser à souligner, c’est que Bruly Bouabré est un ‘’artiste basic’’, c’est-à-dire, qui utilise un matériau qui est du carton basic dans un format très précis, format carte postale, et le crayon de couleurs, le style à bille qui sont aussi des outils basics’’.
Ce qui est sûr, c’est en tant que ‘’artiste-peintre’’ que l’enfant de Zépréguhé a acquis sa ‘’renommée internationale’’, voyageant partout, exposant ses œuvres dans le monde entier, et faisant l’objet de nombreux ouvrages (de luxe) dont ‘’Contemporary Art of Africa’’ de André Magnin et Jacques Soulillou dont nous avons fait la présentation à l’époque (1996). Mais on ne peut occulter son autre dimension : le chercheur, le paléographe.

K. K. MAN JUSU
Journaliste, critique d’art
kkmanjsu@yahoo.fr
Source :L'Intelligent d'Abidjan

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Samedi 8 Février 2014
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