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La Dépêche d'Abidjan

Afro américains : ce concept anachronique et ségrégationniste

Pour la mémoire de George Floyd conduit à son « final resting place ».


L’Amérique se bat. Contre le crime impuni. Contre l’injustice criante et inacceptable. Des journées et d’âpres nuits de feu, de pillage et de morts d’hommes, pour l’affirmation de la reconnaissance du Noir en tant qu’entité humaine inviolable. Et, sauf les suprématistes blancs, le monde entier admire ce combat pour la réhabilitation des Noirs d’Amérique bafoués. Le combat continue et il doit continuer car (et on le sait), à l’instar de tant d’autres Noirs tués sous le pouvoir blanc américain, George Floyd est une victime du racisme anti noir. Et il est bon outre combattre ce racisme, débusquer toutes ses ramifications. L’une des plus pertinentes (et des plus vicieuses — parce que les victimes elles-mêmes ne s’en rendent pas toujours compte) se trouve dans le concept « Afro américain » par lequel l’on désigne les Américains de couleur noire.

Vérité historique toutefois à dire avant toute suspicion : ce sont les Noirs eux-mêmes qui, saisis de besoin identitaire dans une Amérique blanche possédée par le délire ségrégationniste, ont revendiqué cette appellation. Par elle, ils se sentaient rattachés à leurs origines africaines, dans un instinct de survie de type communautariste. Le symbole visuel et esthétique de cette affirmation identitaire fut la coiffure appelée « afro » ; un port et entretien de chevelure abondante évoquant la crinière du lion, le roi des savanes… comme pour rappeler à l’ordre répressif blanc les époques lointaines (aux entournures de légendes et même de mythes) où le continent noir domina le monde.

C’est connu, les temps de bonheur se trouvent toujours dans la mémoire du royaume d’enfance. Angela Davis, James Brown (Said it loud / I’m black and proud), Jimi Hendrix, Barry White, Don King, Malcom X., Marcus Garvey, entre autres, et surtout Elijah Mohamed l’idéologue, symbolisèrent ce mouvement afro centriste aux forts accents « négritudiens. » En Afrique, Fela Ransom (qui deviendra Fela Kuti), Hughe Masekela, Miriam Makeba se feront les chantres de cette revendication identitaire d’essence épidermique. Mon adolescence urbaine (les années 1970) s’est passé ainsi sous le sceau de cette esthétique des cheveux qui, le croyais-je alors, relevait d’une fantaisie artistique. Plus tard, je comprendrai qu’elle était plutôt d’essence idéologique...

Passe et passe le temps. Le temps qui amasse, masse, malaxe et synthétise les choses en les dépouillant de leur essence première pour leur donner d’autres couleurs, d’autres réalités qui, conséquemment, exigent d’autres lectures du monde. Que gagnent, aujourd’hui, les Noirs d’Amérique, à se réclamer de l’Afrique ? Que leur apporte, pour le confort de leur social quotidien, ce référentiel qui ne fonctionne que sur le mode du virtuel et de l’émotionnel ? Rien de pragmatique. Rien de productif non plus. C’est un pathos de la recherche vaine d’une essence évaporée dans les nuages frivoles de l’Histoire : une tragique illusion. Pis, c’est une appellation qui les ségrége davantage, les discriminent, les désocialisent en faisant d’eux des étrangers à cette terre d’Amérique. Or cela n’est pas vrai. Non, ces Noirs d’Amérique ne sont pas des Afro américains, mais des Américains de peau noire : des Américains noirs. Autant l’on n’appelle pas Européo-américain un Blanc américain, l’on ne devrait pas identifier les Noirs d’Amérique par le référentiel « afro ».

UN NÉCESSAIRE RÉAJUSTEMENT CONCEPTUEL

L’Amérique n’appartient pas exclusivement aux Blancs — ce sont des Européens. Elle n’est pas et ne peut être leur terre première. Elle est une dépossession territoriale organisée par la racaille blanche que l’Europe a aidée à envahir et à y répandre les idéaux culturels occidentaux, en rachat de leurs péchés ; d’où le réflexe de la violence et du crime faciles qui pollue le cerveau de l’Américain blanc. L’Amérique, cette Amérique-là, qui défraie les chroniques par la récurrence d’actes criminels qui y sont perpétrés, est née de la semence de voyous blancs et de l’utérus de dévergondées blanches (désolé, Calamity Jane, à chacun son combat !) qui ont débarqué sur cette terre il y a de cela sept siècles, et qui s’y sont installés par la loi du feu et du plomb. C’est une malédiction du sang humain versé qui les poursuit, comme Caën, le râle d’Abel et le regard de Yahvé. Et George Floyd, ainsi que tous ceux de la race noire qui ont succombé à cette barbarie, est la victime de cette malédiction atavique qu’ils nous faut conjurer.

Non, ces Noirs, cet autre prolongement de nous autres d’Afrique, mais qui sont différents, très différents de nous, ne sont pas des Africains. Cinq siècles de présence forcée, puis volontaire sur le continent américain fondent leur entière américanité. C’est d’une américanité historique, juridique, culturelle, biologique même, qu’il s’agit. Ces arrières, arrières-arrières petits-fils des descendants de descendants de Kunta Kinté ne sont plus des Africains. La métamorphose a été complète, et elle est le produit de l’Histoire. La référence à l’Afrique dont ils se réclament eux-mêmes, et dont les Blancs les affublent (dans des intentions scélérates et à bon escient — les discriminer), est un engrenage conceptuel dont il leur faudra sortir. Si hier, elle leur a été utile, elle ne l’est plus aujourd’hui. Les mots, et surtout les noms identificateurs, ne sont pas innocents. Nous devons aider ces Américains noirs à comprendre cet autre mécanisme de leur assujettissement et de leur rejet par le « white power » en procédant par un réajustement onomastique à même de mieux souligner leur indiscutable ancrage au sol américain. Par-delà la tombe, Langston Hugues peut donc psalmodier : Yes « I too sing America/ I’m the darker brother/ (…) I too, am America »...

George Floyd vient d’être inhumé au moment où j’achève ce papier. Une impressionnante et touchante cérémonie d’adieu comme savent le faire les Noirs. Il est mort d’une mort brutale, sauvage, révoltante ; mais je gage que sa mort sera un ensemencement pour des horizons moins traumatisants de la race car oui, je ne vois vraiment pas l’Amérique brutale réitérer cet acte. Oui, la mort d’une seule personne peut faire changer les choses. Dans ce sens, George Floyd aura été l’ultime sacrifice, celui de l’Agneau noir, afin que plus jamais le sang d’un Américain, qu’il soit blanc ou noir, ne soit versé de cette horrible façon sur cette terre pour tous.

Par Tiburce Koffi gnametkoffi@gmail.com
Jeudi 11 Juin 2020
La Dépêche d'Abidjan



Tribune
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1.Posté par Maître le 11/06/2020 10:05 | Alerter
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