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ATT AU SENEGAL : La vie d’exil d’un président déchu


ATT AU SENEGAL : La vie d’exil d’un président déchu
Le reportage de notre envoyé spécial sur les premières heures et premiers jours de l’exil de l’ancien président de la République dans la capitale sénégalaise.
Le vieux taxi jaune avec ses ailes peintes en noire se gare devant moi. Le chauffeur, un cure-dent à la bouche, me demande avec cet accent marqué qui ne vous dément point que l’homme est un Gorgui de vrai. Sa vieille carcasse, pas seulement la voiture, mais lui-même avec cette carrure du pauvre quidam de gorgorlu (débrouillard, Ndlr) qui roule au volant de sa ferraille qu’au le seul repas du soir à sa famille, me convainc. Certes, je me suis dit que ce vieux taxi ne devrait pas échapper même au contrôle technique le plus laxiste de n’importe quel pays le plus déglingué qui soit, mais j’ai été aussi convaincu de façon purement intuitive de monter à bord.
« Le vieux de la veille », me suis-je dis pourrait être un guide efficace dans cette ville où seul compte pour un client sa capacité à discuter des tarifs toujours multipliés par cinq voire par dix dès lors que votre interlocuteur sent que vous êtes un étranger qui ne connaît pas bien Dakar. Dans un wolof très châtié, je me lançai : « Grand mangui dem Sacré cœur 3 vers Boulangerie Jaune. Gnata lah ? » Histoire de faire comprendre au Gorgui que je ne suis pas tout à fait un étranger même si mon accent laissait transparaître quelque chose de très nagam-nagam.
Dans ce taxi déglingué, le son grinçant de la radio avec la récitation à tue-tête de prières mourides à la gloire de Serigne Mbacké, je n’ai pourtant pas hésité à commencer le sujet de ce reportage : « Comment vit-on l’exil d’ATT à Dakar, notre cher président », déchu ou démissionnaire – c’est à prendre selon – qui a déclaré publiquement, prenant le peuple sénégalais à témoin, qu’il ne se représentera pas lui pour un troisième mandat alors que son « ami »Abdoulaye Wade rusait au même moment de milles et une combines pour imposer sa candidature à la présidence de la République contre l’avis de ce même peuple sénégalais désabusé des dix ou douze années du « Sopi » tant promis par le plus vieil opposant politique du continent ; Abdoulaye Wade qui a battu, avec l’art et la manière, Abdou Diouf installé au pouvoir depuis 1981 par le premier président du pays, Léopold Sédar Senghor.
Ce conseil, intelligemment soufflé à Wade, en tout cas les Sénégalais l’ont compris comme tel, a fait grimper la popularité de ce « soldat de la démocratie », lui ATT dont l’image à l’international faisait pâlir de déficit démocratique voire même de honte nombre de ses pairs du continent.« Alors ATT il est chez vous, comment cela se passe » ?
« Ça kay » !
« Mon frère, mais ATT il est bien. On ne comprend pourquoi vous lui avez a fait ça mom ! » Comme ce vieux chauffeur de taxi, la grande majorité des Sénégalais ne comprennent nullement « comment ATT a si facilement perdu le pouvoir » affirme l’hôtesse d’accueil de la Résidence Gogo Sara où j’ai logé.
D’ailleurs en descendant du taxi, le chauffeur ne s’est pas fait prier pour me poser la question : « Mais au fait pourquoi on lui a fait un coup d’Etat ? »Reprenant les reproches de la junte pour justifier le putsch, le Gorgui s’est montré si désolé qu’il n’a pu dire : « Ça kay, c’est grave. Comment l’armée peut se battre si elle n’a même pas de balles dans ses fusils ni de carburant pour les véhicules, ils ne vont quand même pas combattre sur des chevaux ».
Ce point d’humour typiquement sénégalais, me rappelait ce griot qui expliquait une fois dans les bureaux de Radio Benkan l’origine de la danse sénégalaise axée sur les déhanchements de la croupe. A croire ce maître de la parole et dépositaire de la mémoire du Mandé, des centaines de fantassins avaient accompagné Touramakan pour rendre gorge au Mansan du Djoloff qui avait refusé de vendre des chevaux à son homologue du Mandé et osa une offense impardonnable comme réponse aux émissaires de Soundjata : « Allez dire à votre Mansa que je ne le connais que comme éleveur de canidés ».
Un affront dont se chargea de laver Touramakan en venant réprimer cet impénitent roitelet. Il l’aurait mis à nu à terre. Les sujets du Mansa du Djoloff le découvrant dans ce simple appareil, auraient alors tombé tout vêtement et imité leur roi qui se trémoussait dans la poussière de la honte.
Mais non, pensais-je alors dire au vieux chauffeur de taxi, nos soldats ne vont pas se battre au front à pied comme cela fut le cas contre le Mansa du Djoloff. Les temps sont révolus. Si ATT n’a pas fait de son mieux pour les équiper efficacement, ils ont jugé bon de s’en débarrasser comme chef suprême des armées sans lui faire subir l’humiliation suprême faite au Mansa du Djolof par Touramakan.
Avant de dire au revoir à ce chauffeur déçu par un président qu’il croyait être un modèle, je lui posais une dernière question. Mais où il est ATT ? « Il est ici à Dakar. En tout cas, on a dit que Macky a envoyé son ministre le chercher et Macky lui-même est parti lui rendre visite. Sinon khawma tchi dara : je n’en sais absolument rien ».
A la résidence Gogo Sara, travaille du personnel d’origine malienne. Modibo Coulibaly, est un garçon préposé aux petits services dans cette résidence hôtelière où habitent des gens plutôt aisées dans des appartements sommairement équipés d’une cuisinière à gaz, de réfrigérateur, hi-fi etc. Le studio n°10, que j’occupe, un des derniers à ne pas être occupé, est une pièce unique avec un coin cuisine et même du matériel pour faire du thé. Modibo voulait bien m’en faire de temps à autre mais je lui expliquais que je ne serais pas très souvent là je n’ai que dimanche et lundi et devant moi avant de retourner sur Paris. Ce jeune garçon de 24 ans, très jovial et disponible au service de la clientèle me demande mon nom après que je l’ai traité de « bon à rien de Coulibaly » ». Il avait compris que je n’étais – en réalité je me faisais passer pour – un de ses cousins à plaisanterie.
- Alors, Modibo notre président déchu est chez vous ici ?
- Oui il est arrivé l’autre jour ici avec sa famille
- Tu sais, toi où il habite ?
- Non, mais dès que j’aurais un peu de temps et que la curiosité me prenne d’aller le voir, je pourrais savoir où il habite.
- Comment cela ?
- Je connais beaucoup de personnes ici qui sont importantes. Mon chef, Sow lui peut me le dire par exemple.
Yekini et Balla Gaye battent ATT
En fait, M. Sow est un hôte d’accueil qui venait de terminer ses trois jours de planning. Je n’ai pu le rencontrer après. Son collègue qui l’a remplacé dans la nuit de samedi à dimanche m’en a informé et a ajouté : « Je ne crois pas que M. Sow sache où habite ATT ici à Dakar. En fait, les gens ne s’intéressent pas tellement à ce sujet ». Ce Sénégalais moyen, il travaille quand même, m’avoue que tout le monde est occupé par la baisse du prix des denrées de base décidée par Macky Sall.
Autre événement qui a rétrogradé dans l’importance l’arrivée d’ATT au Sénégal, le combat de lutte entre deux stars qui devraient se battre ce dimanche pour le titre de « Roi des arènes« . Le stade Demba Diop, temple du sport sénégalais, était le centre d’attraction de l’attention du tout Dakar pour une démonstration de force entre deux poids lourds de plus de plus 120 kilos chacun de chair, de muscle et de nerf.
Des mois que cet affrontement était prévu, les Dakarois ont vécu une semaine d’invectives et de guerre de déclarations. « Balla Gaye ne peut pas m’ébranler » voulait rassurer ainsi celui qui jusque-là était invaincu après vingt combats. Yekini a terrassé dix-neuf fois tous ses adversaires et le dernier n’ayant pas voulu combattre vraiment s’en est sorti avec un match nul décidé par les organisateurs.
Balla Gaye se disait lui « le bourreau des poids lourds » même s’il reste sur deux défaites. Son père, Double Less, un ancien champion de lutte, venait de lui pardonner tout afin de lui permettre d’entrer dans l’histoire en étant celui qui aura mis fin à une quinzaine d’années d’invincibilité du plus grand lutteur du pays. Ce qui fut le cas, causant une liesse et un désordre monstre dans les rues de Dakar. Le lendemain, la presse locale signalait même des morts par arrêt cardiaque.
Le Sénégalais étant très mystique, l’attention sur cet aspect de la rencontre étaient des plus grandes. J’ai compris alors pourquoi le sujet ATT était des plus insignifiants pour les Dakarois : les gris-gris et bénédictions des talibés de Mopti n’ont pu le sauver en fin de régime. « ATT a apporté la poisse à Yekini » ce commentaire d’un jeune vendeur ambulant de « café Touba« (boisson très prisée par les Sénégalais pour la force et la sainteté qu’elle est censée vous procurer en raison du nom qu’elle porte – Touba, haut lieu du mouridisme, une spiritualité exacerbée) me fit sourire. « Mais grand, tu penses vraiment que si ATT avait un marabout puissant, il serait parti du pouvoir de cette façon ? Regardes comment ici nos marabouts ont pu nous épargner les périls liés à la présidentielle avec Wade qui voulait coûte que coûte rester. Serigne Mbacké lui fait prendre conscience, il s’est résigné rek ».
ATT n’étant pas vraiment d’un si grand intérêt comme sujet de« grand’palace » (les discussions animées de la rue) pour le Sénégalais, j’allais voir les Maliens de Dakar. Le bus Dakar Dem Dik (Dakar aller-retour) que j’emprunte me laisse au Quartier Plateau vers le marché Sandaga. Là se trouve la famille Sidibé, une des très anciennes familles maliennes établies dans ce quartier marchand depuis des générations. Le fils aîné, Madou Sidibé est également secrétaire général du Conseil de base des Maliens du Sénégal. Dans le vestibule auparavant dédié au marchand de colas spécifiquement, se réunit maintenant depuis quelques temps les notabilités maliennes locales.
Madou Sidibé m’avoue que la venue d’ATT à Dakar est un non-événement. Il explique cela par le fait que généralement son téléphone est inondé d’appels de la part des Maliens lorsqu’il y a des événements concernant la communauté. « Mais je n’ai reçu que deux ou trois coups de fils de personnes qui voulaient s’informer sur la situation de l’arrivée d’ATT. Pour la communauté malienne de Dakar, je pense que cela n’intéresse pas grand monde. Et les Sénégalais, eux, sont plus qu’étonnés par le coup d’Etat et tout ce qui s’en est suivi puisqu’au moment où la situation était tendue ici en raison de l’éventualité d’un troisième mandat de Wade, ATT était vu comme la référence démocratique par excellence ».
Les pour et contre la junte
Dans le vestibule où se réunissent les visiteurs, le verre de thé est distribué par Modibo, un sage à la barbe entretenue parlant peu mais écoutant religieusement tout le monde dans les parties de discussions politiques très animées puisque pratiquement chacun est responsable local d’une formation majeure ou mineure.
Madou Sidibé est URD, Seydou Kéita est du RPM. Il y a des responsables de l’Adéma et même des partisans de Sadi. Adama, un électricien spécialisé en froid industriel me dit que depuis un moment, ils ont enregistré un phénomène. Diaouné fatigue tout le monde depuis un moment avec ses prises de positions passionnées pour la junte et défend bec et ongle les idées révolutionnaires d’Oumar Mariko.
Cet après-midi de lundi, j’ai donc décidé de rester plus longtemps pour la causerie très animée sur l’accord-cadre et la rencontre de Ouagadougou. Pour Diaouné, qui « aligne les grands mots », selon Madou Sidibé qui ne discute vraiment pas lui, tout le pouvoir doit revenir au CNRDRE et Oumar Mariko est un homme constant qui reste minoritaire sur ses positions pourtant de vérité.
Pour lui le retour à l’ordre constitutionnel est déjà effectif même si l’homme fort de Kati entend prouver que c’est lui qui décide en arrêtant des personnalités pour un oui ou pour un non. Les politiciens sont tous des pourris, Dioncounda et les députés n’ont plus rien à faire. C’est fini pour eux. Ils n’ont encore rien compris de la situation. Le retour à l’ordre constitutionnel, c’est la nomination du Premier ministre. Point barre. Allez circulez, il n’y a rien à dire.
Hôte encombrant ?
Mais alors où habite ATT depuis son exil à Dakar ? Personne ne le sait vraiment mais chacun a sa petite idée. A la résidence des hôtes de marque aux Almadies. A Fann Résidence. Au Petit palais en Face de l’hôpital Dantec. Non il a dormi seulement une nuit là-bas, le lieu n’est pas très discret et sa sécurité serait difficile à assurer là-bas, croit savoir quelqu’un.
Djanguina Diarisso qui a initié avec son association Solidarité malienne au Sénégal (Somase) un sit-in devant la RTS le 12 avril 2012 pour dénoncer les conditions de vie des Maliens pris en otage dans la partie nord du pays, déclare lui, lors d’un entretien en tête-à-tête que c’est parce que les Maliens réagissent avec violence et brutalité que les autorités sénégalaises se font très prudentes et très discrètes sur le lieu exact de résidence d’ATT.
Pour cet ancien militant qui a côtoyé presque tous les Maliens qui ont lutté dans la clandestinité de Victor Sy à Pascal Baba Coulibaly en passant par Toto Diarrah (paix à son âme), ATT, qui a été vu seul au volant de sa voiture personnelle dans les rues de Dakar, aurait mieux fait de ne pas venir à Dakar. Le professeur d’électronique qu’il est, poète à ses heures perdues qui m’a offert volontiers son premier recueil « Soleil orphelin », déclare que « cet hôte encombrant, pourrait contaminer le Sénégal avec ce qui a abouti à son abandon du pouvoir à savoir sa proximité réelle ou supposée avec les islamistes, car le Sénégal est un pays très sensible religieusement ».
Madou Sidibé, lui, fait remarquer la présence d’une communauté malienne très militante et surtout le rôle que Dakar a joué pour des acteurs politiques maliens ces trente dernières années ; lieu d’exil de beaucoup mais aussi centre de rencontre de grands intellectuels. D’ailleurs, n’est-ce pas de Dakar que fut lancé l’appel pour la candidature en 2002 de celui avait sauvé le Mali un soir de mars 1991 ?
Mais où se cache ATT à Dakar ? Pourquoi pas au Petit palais de Popenguine, le lieu de repos du chef de l’Etat en exercice a répondu cet autre qui a requis l’anonymat en raison de son état de fonctionnaire malien. D’ailleurs fera-t-il remarquer, « ATT est arrivé sans que l’ambassadeur du Mali à Dakar soit informé« . S. E. Moulaye Ali Khalil Ascofaré s’est contenté de prendre acte.

Oussouf Diagola in Les Echos
(envoyé spécial à Dakar)

Lundi 30 Avril 2012
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