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Sarkozy et l'Afrique : "une attitude de cow-boy va-t-en-guerre"

Alors que la France est impliquée dans un conflit armé en Libye et en Côte d'Ivoire, Gilles Labarthe, qui a enquêté sur Sarkozy et l'Afrique, commente les récentes décisions du Chef des armées. Interview.


Photo : DR
Photo : DR
Les interventions de la France en Libye et en Côte d'Ivoire sont-elles le signe d'un tournant dans la politique de Nicolas Sarkozy ?

- Non, ce sont à nouveau des coups médiatiques. Quand vous avez le ministère des Affaires étrangères qui se fait court-circuiter par Bernard-Henri Levy qui se rend à Benghazi, alors qu'Alain Juppé vient d'être nommé, c'est montrer que l'Elysée garde la haute main sur la politique étrangère. Et c'est d'ailleurs la même interprétation qui est faite Outre-Atlantique concernant l'engagement américain en Libye. C'est considéré comme un coup médiatique et politique avant 2012. D'ailleurs on voit aussi que la manière d'appréhender ce conflit a changé. On est sur un temps plus long que prévu, avec des risques de bourbier et de partition du pays. Et cela pourrait donc se retourner contre la communication de Nicolas Sarkozy.

Et pour l'intervention en Côte d'Ivoire, on est face à des décisions prises à l'emporte-pièce avec une armée française qui bombarde la présidence ivoirienne ce qui est symboliquement très fort. Et pour un pays qui cherche à faire oublier la "françafrique" on fait vraiment le jeu de Gbagbo et de ses partisans. Quand on regarde la presse ouest-africaine on lit que la France fait de nouveau preuve d'ingérence dans une ex-colonie.

Et l'analyse qu'on en retire, c'est qu'il s'agit de s'engager un peu plus dans des conflits à l'étranger pour faire oublier les affaires intérieures françaises qui se portent mal.

Diriez-vous que Nicolas Sarkozy se conduit comme un Etat colonial ?

- Non, je dirais plutôt que Sarkozy prend directement ses ordres à Washington. Regardons dans quoi la France est militairement engagée : on a l'Afghanistan, on a la Libye où la France a certes tiré en premier mais dans une intervention planifiée par les Américains. On a aussi la Côte d'Ivoire où l'intervention favorise les Américains, Ouattara étant très proche de ces derniers. Et on a enfin les frappes aériennes dans la région de l'Afrique de l'Ouest où on dit qu'il y a le réseau Aqmi et qui ont abouti à ce qu'on appelle des dommages collatéraux c'est-à-dire à la mort de deux jeunes Français carbonisés suite aux frappes françaises. C'est une attitude de cow-boy va-t-en-guerre qui réfléchit à l'impact médiatique et politique que ce coup aura mais ne mesure jamais les conséquences. C'est une parfaite méconnaissance du continent africain et de ses enjeux pour servir une petite cuisine interne qui n'a aucune portée autre que médiatique.

Comment expliquez-vous cette façon de faire ?

- Il agit pour sa carrière politique. Quelle est la logique de ses interventions ? Rappelez-vous de sa première visite de président sur le continent africain. Il a réservé cette visite à la Libye. Ensuite Kadhafi a été reçu à Paris avec tous les honneurs au point d'amener le dégout des défenseurs des droits de l'homme. Et ensuite on fait volte-face et on l'attaque. Quelle est la logique ? Je vous rappelle qu'en 2008 Sarkozy n'avait pas hésité à envoyer l'armée française pour mater la rébellion populaire contre le dictateur tchadien Idriss Déby et le remettre au pouvoir. Où est la cohérence là-dedans ? C'est une question d'arrangements de tous les instants. Il n'y a pas de cohérence, on se limite à faire des coups. On dit "pour la Côte d'Ivoire il y a des intérêts économique". Mais il y a eu avec Gbagbo des contrats magnifiques avec des entreprises françaises et tout s'est très bien passé.

Le principal conseiller officieux de Sarkozy sur l'Afrique, Robert Bourgy, est un très proche de Gbagbo d'ailleurs. On a une double commande qui finit par se retourner contre lui. D'un côté on lui reproche son ingérence et d'un autre côté il fait des discours de rupture qui sont mal compris en Afrique parce que les Africains disent : "Alors non seulement on continue de se faire avoir sur les contrats, l'Afrique continue de se faire piller, mais en plus on a un président français qui parle de se désengager?"

Quelle position va prendre l'Elysée concernant les nombreuses prochaines élections attendues sur le continent africain?

- Il faudra regarder cela de près. Dans les prochaines élections on a la question des successions et notamment au Sénégal avec un fils, Karim Wade, qui cherche à s'introniser dauphin légitime, qui n'est pas du tout populaire et qui a été mouillé dans tout un tas d'affaires. L'un de ses intermédiaires pour l'Elysée c'est Robert Bourgy et il a reçu une sorte d'approbation de la part de Sarkozy avec tout un tas de photos qui ont été prises à l'Elysée à l'occasion de règlements de différents autour des intérêts de Boloré au Sénégal. On a cette double commande avec cette branche officieuse des relations qui fait que la politique française est compromise et devient impopulaire. C'est extrêmement boiteux. On ne peut pas prétendre mettre en place une politique africaine officielle et dans le même temps continuer avec les anciens réseaux qui sont plus puissants et plus dirigistes que le ministère concerné. Et le cas de la Libye est tout à fait exemplaire avec un BHL qui intervient en ministre des Affaires étrangères bis. C'est une histoire de pieds-nickelés qui discrédite totalement toute la politique étrangère de la France.

Interview de Gilles Labarthe, auteur de "Sarko l'Africain" (éd Hugo&Cie mars 2011) par Céline Lussato in tempsreel.nouvelobs.com.
Vendredi 8 Avril 2011
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