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La mort d’un virtuose


La mort d’un virtuose
Le jour où j’ai raconté à l’un de mes proches que le ministre Koné Dramane était décédé après de nombreux mois de maladie, il m’a répondu : c’est qui ce monsieur ? Je fus un peu consterné et confus. Evidemment, cette attitude surprenante de mon ami mettait à la fois largement en jeu son désintérêt pour les aventures individuelles et le fait que, finalement, le mort n’avait peut-être pas réussi à le marquer, comme à d’autres de ses semblables au travers de sa fonction ministérielle. J’expliquai alors que je comprenais et que M. Dramane avait dû céder sa place à un ministre d’un autre parti, juste après la fameuse table-ronde de Marcoussis. Mais je ne répondais pas à la question de mon interlocuteur qui me demandait qui était ce Koné Dramane qui, plus est, avait été ministre de Gbagbo à sa prise de pouvoir. Alors j’expliquai qu’on l’appelait aussi Monsieur « Dire bien » parce qu’il animait une chronique à Notre Voie. Ce n’est qu’en ce moment que je sentis de la tristesse dans le regard de cet ami qui, lui aussi, avait lu certains de ces billets. Puis ensemble, nous évoquâmes quelques souvenirs de ces « Dire bien » qui nous firent souvent tordre de rire et nous procurèrent d’énormes bouffées de bonheur. Des expressions telles que « ami mien » avaient fait le tour des rédactions et on les retrouvait souvent dans des discours d’hommes politiques. Pour ma part, j’avais gardé en mémoire le texte qui suivit le premier coup d’Etat raté contre Gbagbo. Les assaillants s’étaient emparés de la télévision nationale et avaient produit une déclaration de ralliement. Celle-ci demandait aux autres militaires de se joindre au mouvement parce que les assaillants avaient la totalité du pouvoir en main. « Il ne faut pas se leurrer la face » indiquait la déclaration enregistrée qui tournait en boucle sur un magnétoscope. Le lendemain quand tout s’était calmé, Koné Dramane fit un papier pour peindre cette misère, rappelant le contexte linguistique des principales affirmations censées faire mouche et pousser les adversaires à s’engager.
Tous ceux qui cultivaient un peu de passion pour la langue française trouvaient dans ces chroniques un forum de formation pour les uns et une tribune de mise à niveau pour les autres. Quant à moi, j’y puisais vocabulaires et expressions qui font mouche mais surtout le lien consubstantiel entre la connaissance de la langue française et la maîtrise de la linguistique. Plus tard, des personnes que j’ai connues dans le cadre de mon travail m’ont appris qu’elles avaient choisi cette discipline après avoir lu les chroniques de Koné Dramane.
Au-delà donc de l’universitaire qui devint par la suite l’éphémère ministre de la culture, je voudrais rendre un hommage simple mais sincère à un collègue. Certes la densité de ses connaissances me donne toutes sortes de complexes. Cela dit, le fait de s’être frotté à ce métier qu’on a tendance à coller à ceux qui ont raté leur carrière initiale me rend plus proche du professeur Koné Dramane, Monsieur « Dire bien » au moment où il amorce son dernier voyage.
Par un malheureux hasard, j’ai rencontré, il y a quelques jours, son épouse lorsque des amis et moi-même sommes allés au domicile du défunt pour présenter nos condoléances. Elle m’a alors expliqué, dès que j’ai pu lui parler, que le ministre lisait nos textes. Et que, parce que la maladie l’avait d’abord aveuglé avant de l’enlever à l’affection de sa famille et de ses proches, c’était elle-même qui lui faisait ses lectures. Evidemment que nos modestes lumières aient pu réchauffer un tel homme dont la connaissance était infinie nous a énormément fait plaisir. Dans le contexte actuel, cela veut sans doute dire de continuer à lutter avec les armes que nous donnent les mots contre les kalachs et autres armes létales que les FRCI tiennent en bandoulière dans des marchés et dans des boîtes de nuit.
Bien sûr, sa jeunesse, il n’avait que 57 ans, alimentera peut-être longtemps encore les regrets de tous ceux qui l’ont aimé. J’y ajouterai pour ma part la déception de le voir partir au moment où il était certainement bon de disséquer le discours de ceux qui nous imposent leur violente gouvernance. Leurs paroles sont-elles à la hauteur des espérances de ceux qui, contre tout bon, sens croient en eux ? Seul Koné le Pr. Koné Dramane aurait pu toucher leur conscience endormie et nous donner quelques précieux cours de « Dire bien » à tous. Nous le lui aurions été gré encore une fois de nous gommer nos fautes et de nous réapprendre à vivre.

Joseph Titi in Aujourd'hui
Jeudi 2 Août 2012
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