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La crise Ivoirienne disséquée par Me Herman Yaméogo

Hermann Yaméogo, Opposant Burkinabé, président du parti politique l'UNDD, revient d'un séjour en Cote d'Ivoire...

Il a approché au plus près certains protagonistes de la crise qui secoue la Côte D'ivoire depuis maintenant 3 mois et nous livre là une interview des plus intéressantes....



Photo :DR
Photo :DR
Monsieur le président, vous avez estimé devoir restituer votre dernier séjour en Côte d’Ivoire. Dites-nous auprès de qui vous l’avez fait et si vous en avez été satisfait.


Me Hermann Yaméogo : Une fois de retour, j’en ai donné la primeur au Mogho Naaba, aux confessions religieuses, aux relais susceptibles d’en tenir informé par le menu, le chef de l’Etat et bien évidemment, au BEN du parti. Auprès de tous ceux qui nous ont reçus, nous avons bénéficié d’une bonne écoute, repartant avec le sentiment d’avoir bien fait de leur porter la substance de nos observations.

Croyez-vous en la capacité du Panel des 05 chefs d’Etat de l’Union africaine de sortir la Côte d’Ivoire de l’impasse ?

Tout est question de volonté, d’indépendance par rapport au diktat de la communauté internationale emmenée par la France et les USA. C’est en définitive une question de courage et de capacité à défendre plus qu’autre chose, l’honneur de l’Afrique. Sinon, la solution, la seule durable, la seule qui vaille, ne peut se trouver en dehors de la réhabilitation du Droit tel qu’il est fondé par les institutions et les lois de l’Etat souverain de Côte d’Ivoire.
Chaque membre du panel joue ici sa réputation personnelle et celle du continent devant l’Histoire car il ne faut pas s’y tromper, tôt ou tard, celle-ci demandera des comptes aux acteurs de ce drame sans précédent qui se joue en Eburnie.

Ne pensez-vous pas que cette marche des femmes RDR réprimée qui a fait, dit-on, 06 morts, va compliquer la tâche du panel des chefs d’Etat de l’Union africaine ?

Je ne le crois pas. La ficelle est trop grosse. Ce n’est pas le régime de Laurent Gbagbo qui fera cette erreur monumentale. Il a tant fait des pieds et des mains pour éviter les exactions à l’encontre des étrangers afin de ne pas tomber dans le piège d’une guerre sous régionale, si bien évité l’affrontement avec la Licorne et l’ONUCI pour ne pas donner raison à la communauté internationale d’entrer en guerre, et enfin si bien évité la guerre civile, qu’on le voit mal commettant un acte terroriste aussi gratuit et inintelligent. Je crois seulement que nous sommes arrivés à un point si désespéré dans la confrontation que de tels horribles stratagèmes sont utilisés pour confondre « l’ennemi ». Mais nous ne sommes plus en 2002. L’endormissement de l’opinion par les forces diplomatiques, médiatiques, n’a plus autant d’emprise sur les esprits. Ce qui fait que ces procédés, des plus monstrueux, ont du mal à être mis à la charge du pouvoir de Gbagbo auquel le crime ne pourrait au demeurant profiter. Ma seule crainte, au train où vont les choses, c’est qu’on ne se retrouve demain avec une hécatombe portant sur 50 ou 100 Burkinabé, histoire de mettre encore plus dans l’embarras le régime Gbagbo.

Que pensez-vous de l’invitation faite aux deux protagonistes de la crise, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara de se rendre jeudi à Addis-Abeba ?

Je me perds en conjectures sur le pourquoi de cette idée. Après tant de traquenards déjoués et connaissant combien on le cherche (et que surtout cette « communauté internationale » n’hésiterait devant rien pour l’éliminer), ce serait risqué de se prêter à cette invitation incongrue dont les conséquences pourraient être gravissimes en cas de piège. Nous sommes en face d’une proposition et comme toute proposition, elle peut bien souffrir d’autres contre-propositions surtout qu’il est précisé dans la lettre de mission du panel que pour contraignantes que soient ses décisions, elles ne peuvent agir que sur la base d’un consensus entre les parties. ADO adoubé par la « communauté internationale » ayant moins à craindre dans un tel déplacement que Laurent Gbagbo, je ne voterai pas les yeux fermés pour cette délocalisation temporaire, même à Addis-Abeba pour les besoins d’un tête-à-tête. Mais si à Dieu ne plaise, cela devait finalement se réaliser, évidemment des précautions extrêmes ne seraient pas de trop !

En attendant, l’embargo semble jouer à plein contre le régime Gbagbo…

Il frappe surtout sans discrimination tous les Ivoiriens, qu’ils soient politiquement engagés ou non, qu’ils soient des nourrissons, des adultes ou des personnes âgées, et c’est tout à fait atterrant.
Depuis quelques années, il s’est développé, au travers des institutions spécialisées des Nations Unies, des ONG, des Etats…l’idée que la politique d’embargo était injuste en cela que dans sa finalité, elle frappait beaucoup plus les populations civiles innocentes que les dirigeants. On ne compte pas le nombre de critiques et de violateurs des embargos décidés contre l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, la Libye, l’Irak, la Palestine… C’est pourquoi est née la pratique des sanctions ciblées, personnalisées, pour épargner les populations.

Avec la Côte d’Ivoire, on n’a pas fait que tout mélanger, on est revenu à l’embargo avec cette différence qu’il est ici mis en œuvre de façon globale et totalement inhumaine pour forcer un peuple à se révolter contre le leader dans lequel il se reconnaît. Quand je vois les conséquences qui en découlent avec l’empêchement d’exporter le café-cacao qui fait vivre 10 millions d’Ivoiriens, avec cette fermeture des succursales des banques étrangères sans préavis et l’interdiction de fournir la Côte d’Ivoire en médicaments, avec comble de cruauté, l’assèchement de l’aide destinée aux malades atteints du VIH/Sida, je me dis qu’il y a en œuvre contre le peuple de Côte d’Ivoire des crimes de masse qui mériteraient bien qu’on active des procédures devant des juridictions pénales internationales contre tous les pays, toutes les organisations et leurs dirigeants qui ont mis en œuvre ces embargos.

La télévision burkinabé a offert une prestation remarquée au premier Ministre d’Alassane Ouattara, leader des Forces Nouvelles. Qu’en pensez-vous ?

Je ne l’ai pas suivie mais je suis au nombre des Burkinabé qui regrettent que l’on cherche à faire endosser à l’opinion, des préférences qui ne sont pas unanimement partagées.

Maître, votre retour d’Abidjan a coïncidé avec de graves tumultes dans le milieu scolaire et estudiantin et on vous accuse d’en être la main noire. Qu’en dites-vous ?

Chassez le naturel, il revient au galop ! Au lendemain de l’assassinat de Norbert Zongo en 1998, tenez-vous bien, on m’a accusé d’en être le commanditaire en chef ; on m’a aussi accusé d’avoir été à l’origine des troubles du marché Rod Wooko en 2003, de m’être commis avec le président Ould Taya en me rendant à Nouakchott en 2004 pour une déstabilisation du Burkina Faso. Aujourd’hui, il s’est même trouvé un haut représentant de l’Etat à Koudougou pour diffuser l’information selon laquelle ce ne sont pas les policiers qui ont tiré pendant les marches à Koudougou mais des éléments que j’aurais fait infiltrer dans les marches dans le but de déclencher ainsi l’insurrection. Bref, le retour à cette politique de bas étage vise, soit à nous ranger dans la catégorie des apatrides afin de créer un ralliement au pouvoir de Blaise Compaoré dans sa politique extérieure, soit à nous inciter à nous engager en première ligne dans l’apaisement des troubles, histoire d’apporter la preuve magistrale que la main noire dont on parle tant (comme de ce fameux commando invisible en Côte d’Ivoire) ne saurait être la nôtre.

On dit qu’il y en a (et pas des moindres) dans l’appareil du pouvoir qui vous citent nommément et publiquement comme commanditaire de ces révoltes. Qu’en dites-vous ?

Oui, j’en suis informé et dernièrement, ces accusations ont eu lieu devant des commerçants et des enseignants. Je sais même qu’il n’en a pas manqué, au cours de ces rencontres, pour les trouver déraisonnables. Mais vous savez, j’ai connu bien de cercles de pouvoir pour savoir que généralement, des accusateurs de cette nature ne prennent pas de telles libertés par simple courage. Nous sommes ici dans un jeu de rôle et ceux qui accusent ainsi à pleins poumons jouent bien souvent leur partition. Je dis seulement que nous gagnerions beaucoup plus en sécurité, en capacité de développement partagé en nous émancipant véritablement des mauvaises habitudes héritées des Etats de non-droit et en nous consacrant sérieusement à nos propres problèmes plutôt que de nous dissiper dans le règlement des problèmes des autres lorsqu’en plus, ils ne nous y invitent plus.

Comment vivez-vous tout cela ?

De la façon la plus sereine, en faisant observer que je ne suis pas au Burkina Faso celui qui a pris le moins de risques pour la défense de la paix nationale, en réaffirmant encore et toujours mes convictions.
Si l’on a voulu d’une façon ou d’une autre incriminer le déplacement que j’ai effectué en Côte d’Ivoire, je dis que c’est mon droit le plus absolu et renvoie à leurs contradictions, ceux qui hier m’applaudissaient quand j’y suis allé en juin dernier pour demander aux autorités ivoiriennes, alors très remontées, de ne pas dénoncer la Facilitation de Blaise Compaoré et qui aujourd’hui me traitent d’apatride parce que je refuse de me rallier à cette sale guerre contre le pays d’Houphouët.
Je ne suis pas seulement allé à Abidjan pour exprimer ma solidarité à un homme qui lutte courageusement contre un impérialisme des plus cyniques et pour une des causes des plus nobles que l’Afrique ait connues depuis ces 50 dernières années ; je suis aussi allé pour défendre la cause de la paix, du dialogue entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire fortement menacé, tout le monde en conviendra, par les temps qui courent.
Ceci précisé et revenant à l’affaire de Koudougou, nous avons dit haut et fort qu’on ne peut pas tirer ainsi à balles réelles sur des élèves et étudiants comme sur des lapins, sans conséquence. C’est tout naturellement que nous avons dit que nous étions derrière la jeunesse de Koudougou et de tout le Faso en révolte pour la vérité et la justice, et que nous avons en conséquence, appelé nos structures à la mobilisation.

N’y a-t-il pas contradiction à dire que vous n’êtes pour rien dans ces révoltes et à donner de telles consignes aux structures de votre parti ?

Pas le moins du monde. Nous pouvons mettre au défi quiconque d’apporter la preuve que nous avons été à la base de cette dispute entre Justin et Aminata Zongo qui a dégénéré et nourri la révolte, que nous avons dit au policier de frapper à mort Justin et d’établir que nous avons, d’une façon ou d’une autre, poussé les élèves à manifester. Ceci étant, personne ne peut nous contester la liberté et le droit de nous révolter contre cet acte et toute la boucherie qui s’en est suivie, et de demander qu’on fasse droit aux justes demandes des élèves et étudiants et de la jeunesse burkinabé en général. Il y a eu tout de même 07 personnes dont des élèves qui sont restées sur le carreau. Sans compter plus de 100 blessés.

Que préconisez-vous pour mieux traiter cette révolte des jeunes qui semble gagner en force ?

Il faudrait en finir avec cette politique du mensonge. Il fut un temps où l’on pouvait maquiller les faits, transformer la vérité en mensonge et confier le soin aux forces économiques, diplomatiques et médiatiques de valider les faits dans les opinions. Ca a pu marcher dans les régimes d’exception ; ça a pu encore marcher grâce aux soutiens de la Francafrique si agissante au sein de la communauté internationale. Mais aujourd’hui, tout cela perd de la vigueur et ceux qui recourent aux boniments, à la diffamation, aux tracts, aux chantages, pour élaborer des politiques, construisent de plus en plus sur du sable. Je renvoie à la Tunisie, à l’Egypte... Toutes ces méthodes y ont été employées mais ça n’a pas empêché la désagrégation de régimes qu’on croyait fondés pour l’éternité !

Dans cette affaire, il faut tout simplement chercher les causes et remonter toute la chaîne de responsabilités sans vouloir s’en remettre à des faux fuyants du type méningite ou boucs émissaires. Si les premières mesures prises, j’en conviens, vont dans ce sens, il reste à aller au-delà et à procéder aux enquêtes nécessaires tant judiciaires qu’extrajudiciaires qui aident à éclairer et à rassurer sur les indispensables procédures judiciaires à mouvementer.

Comment voyez-vous les réformes dans tout cela ?

Pour dire vrai, avec moins d’assurance et de certitude qu’hier.

Nous avons longtemps mis en garde contre cette conviction tranquille du pouvoir d’avoir tout le temps pour lui et de pouvoir décider en toute liberté, du moment de la mise en œuvre des réformes comme de leur « modus operandi ». Habitués à tirer la sonnette d’alarme, nous avons prévenu que l’impatience était grande et qu’après l’heure, ce ne serait plus l’heure, attirant particulièrement l’attention sur le possible effet domino de tout ce qui se passait dans le nord de notre continent. Mais ça n’a pas ébranlé les convictions. Ce faisant, nous avons pris comme un retard à l’allumage et aujourd’hui, l’espérance que nous avions réussi à fonder dans les réformes n’est plus tout à fait la même qu’il y a quelques mois.

Qu’est-ce qui vous fonde à dire une telle chose ?

Je le constate seulement non sans amertume du reste car encore une fois, ce n’est pas faute pour nous d’avoir prévenu. Le pouvoir n’a ni mesuré à sa juste valeur l’urgence des changements revendiqués ni la possibilité de l’effet d’imitation de la révolution démocratique arabe en Afrique au sud du Sahara.

Voyez-vous, le Burkina Faso n’est pas épargné par les conséquences de la révolution dans les moyens de communication. Grâce à Internet, aux télévisions sur satellites, aux portables, nous suivons en temps réel les évènements dans le monde.

Nos jeunes ont été immergés dès le début dans l’ambiance décapante de cette nouvelle génération de révolution engagée essentiellement par les réseaux sociaux. Ils rêvent également d’en faire de même surtout que la galère, le manque d’emplois pour eux, les demandes insatisfaites au plan social, ça les connaît aussi.

Ne croyez-vous pas que les réalités sont différentes ?

Attention à ne pas trop ramer sur cet alibi propre aux flatteurs pour encore plus endormir ceux qui nous gouvernent.

Dans ces pays arabes comme chez nous, je le répète, il y a les mêmes exigences insatisfaites. Il y a ce même mal-vivre, cette même désespérance qui obstrue les perspectives d’avenir et qui pousse les jeunes à toutes les sollicitations, à toutes les audaces. Je ne peux même pas vous faire le point des messages, déclarations, appels que je reçois à cet égard.

C’est tout cela qui me fait craindre que nous n’ayons pas su saisir le momentum des réformes. Aujourd’hui, c’est comme si les réformes, si difficiles à imaginer en son temps par le pouvoir en place, une fois acceptées, étaient maintenant par négligence en deçà des attentes. Il y a en effet dans les esprits d’autres demandes plus excitantes que celles que nous portions depuis plus de 03 ans et au travers desquelles nous voulions un dialogue inclusif républicain porteur d’une refondation de la gouvernance nationale.

Sommes-nous donc partis pour le Syndrome arabe ?

Il y a comme des frémissements à la seule différence cependant que le pouvoir ne nous a pas encore livré la quintessence de ce qu’il entend par réformes. Si dans sa besace, il nous sort des changements à la hauteur des attentes politiques, économiques et sociales des Burkinabé et une procédure crédible de mise en œuvre, on peut encore aller à moindre frais à la Refondation. Mais s’il nous offre un élixir de réformes octroyées, parachutées de haut en bas, il ne fera qu’accélérer le mécontentement montant et nous amener au point de non-retour.

sanfinna.com
Mardi 8 Mars 2011
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