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Interview exclusive /Amani N`Guessan frappe fort : « Le Fpi ne peut pas accompagner ce pouvoir » ; « La rancœur est féroce » ; « La politique n`est pas l`art de vendre des rêves »

Michel Amani N'Guessan a été ministre de la Défense dans le gouvernement de Guillaume Soro pendant la présidence de Laurent Gbagbo. Il est Secrétaire général adjoint chargé des questions sécuritaires au Front populaire ivoirien (Fpi, opposition). Dans cette interview, il parle des prochaines élections légilsatives. Aussi trouve-t-il insignifiant l'acte des autorités actuelles qui ont libéré 20 de ses camarades ex-Lmp. Sans détour, il crache ses vérités.


Interview exclusive /Amani N`Guessan frappe fort : « Le Fpi ne peut pas accompagner ce pouvoir » ; « La rancœur est féroce » ; « La politique n`est pas l`art de vendre des rêves »
Le Fpi a décidé de ne pas prendre part aux prochaines législatives. Or, les partis politiques membres du Cnrd ont décidé d'y aller. Avez-vous le sentiment d'avoir été trahi ?

Michel Amani N'Guessan : En politique, il y a l’alliance qui est un contrat démocratique. En tant que groupements politiques, chacun garde son autonomie dans l'ensemble. A partir de ce moment, on ne peut pas parler de trahison si tel est que chacun développe sa vision des choses. Il faut savoir mettre l’accent sur ce qui nous unis. Ici, c’est la liberté démocratique. L’alliance ne signifie pas unicité de pensée. Nous vivons notre pluralisme de pensée dans l’unité au Cnrd. Ainsi, chaque parti apprécie le gain d’une lutte et se détermine en toute responsabilité en restant dans le Cnrd. Au Fpi, nous constatons que le gain est maigre. Il ne faut pas confondre l’ombre et la proie. Nos préoccupations sont consignées dans un document et sont connues des gouvernants. Le refus de discuter sérieusement de nos préoccupations est le propre des pouvoirs dictatoriaux. Le Fpi ne peut pas accompagner ce pouvoir dans cette aventure.

Vous parlez de pouvoir dictatorial. Mais ce pouvoir a décidé de dialoguer avec vous. Où se trouve la dictature ?

M.A.N : C'est un dialogue qui n'en est pas un en réalité. Nous avons posé des problèmes concrets. Nous attendons des réponses. Une seule est donnée. C’est la libération de prisonniers. Cette réponse n’est pas satisfaisante à cause, non seulement de la nature de la décision qui fonde la libération, mais aussi à cause de son caractère limitatif et discriminatoire. Du 29 septembre 2011 à ce jour, voilà le bilan des négociations. C’est nettement insignifiant. Le pouvoir feint de discuter avec le Fpi, mais en réalité, il contourne la discussion. C’est comme cela que procède la dictature. Ce n’est pas la dynamique de la négociation qui produit des effets, c’est la justice qui agit pour noyer la discussion.
Des propos du genre : « Venez aux législatives, nous allons libérer certains », « Nous accordons une place de vice-présidence au Fpi », ne satisfont nullement nos attentes.


Mais vous avez librement signé des accords concernant la composition de la Cei…

M.A.N : Effectivement, c’est parce que la Cei ne fait pas partie du butin de guerre que nous refusons sa manipulation. La Cei est un acquis des luttes démocratiques en Côte d’Ivoire. Depuis le Front Républicain, nous avons gagné cette précieuse victoire démocratique concernant l’organisation des élections. C’est le principe de l’équilibre des forces politiques au sein de la Cei qui crée la confiance entre ses membres. C’est cet équilibre qui est gravement rompu par la manipulation politicienne. Si bien que nous ne croyons pas du tout à l’impartialité de la Cei dirigée par M. Youssouf Bakayoko et composée à 96% de membres favorables au pouvoir.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que, si le Fpi ne veut pas aller aux élections, c'est en réalité parce que ses cadres sont ruinés, ils n'ont plus rien pour financer la campagne...

M.A.N : Nous sommes en politique. Il y a de la diversion pour entretenir son désarroi devant une situation qu’on ne souhaite pas voir se réaliser. En réalité, devant notre refus de servir de faire-valoir, ils donnent dans la violence verbale.
S’ils ont trouvé de l’argent pour financer la rébellion, rassurez-vous que nous pouvons trouver de l’argent pour financer la démocratie vraie.
Le problème du Fpi est ailleurs. Suivez bien la constance dans le comportement du FPI depuis sa création. Gbagbo Laurent a refusé d’entrer dans un gouvernement de l’ère du parti unique. En 1990, Gbagbo Laurent a été candidat contre Houphouët-Boigny pour briser le mythe de la candidature unique et le règne sans partage du Pdci-Rda. En 1995, le Fpi a refusé d’aller aux législatives et a organisé le boycott actif pour exiger des conditions d’organisation démocratique desdites élections. En 1999 le Fpi entre au gouvernement pour préparer l’ère démocratique consécutive au règne militaire. Comme vous le constatez, le Fpi ne s’est jamais associé à un pouvoir anti-démocratique sans l’espoir d’une transformation démocratique. Quand la participation du Fpi à la gestion du pouvoir d’Etat renforce le caractère anti-démocratique dudit pouvoir, le Fpi s’est toujours abstenu de toute participation.
On peut noter que l’absence de principe chez un homme le conduit à privilégier le matériel et l’argent comme fondement du comportement. Au Fpi, nous sommes attachés à des principes.

On retient alors que la non participation du Fpi aux législatives n'est pas liée à un manque d'argent...

M.A.N : Non, pas du tout. C'est une question de principe politique. Quand les gens n'ont pas la maturité politique, ils ramènent tout au matériel et à l'argent. La maturité politique veut qu'il y ait des principes qui guident l’action politique. Un parti politique comme le Fpi repose sur des principes démocratiques. Aujourd'hui, nous nous rendons compte que le pays n'est pas du tout engagé dans la voie de la démocratie, même si les gouvernants proclament partout qu'ils sont de grands démocrates. Mais nous qui sommes issues de cette école, savons très bien que les règles élémentaires de la démocratie ne sont pas respectées dans ce pays. On a remplacé les présidents du Conseil économique et social, du Conseil constitutionnel, dissous de fait l’Assemblée nationale... sans se référer à la constitution. Combien d'Ivoiriens sont aujourd'hui en exil ? Et que font les gouvernants ? L’absence de sécurité dans le pays, une justice discriminatoire, des élections non transparentes, voilà des problèmes qui méritent notre attention.

S'agissant de la candidature de certains partis du Cnrd, cela n'est-il pas salutaire pour le Fpi, vu que cette participation permet la libération de certains de vos camarades ?

M.A.N : Vous voyez bien que l’acte posé par certains partis membres du Cnrd n’a pas produit les effets escomptés. Une décision de justice ne se négocie pas. Nos amis ont offert leur participation à la suite de négociations inachevées. La décision de justice ne peut pas être la réponse à cet acte. Ils ont été simplement frappés de mépris.

Des prisonniers viennent d’être libérés, vos sentiments...

M.A.N : Je suis heureux de retrouver des camarades de lutte libres. Même si cette liberté est limitée. Ma joie est cependant atténuée par la nature de la décision qui fonde la libération de nos camarades.
La décision judiciaire est une décision qui trouve son fondement dans le droit. Elle n’est pas négociable. Ce n’est pas un acte qui relève de la volonté permissive qui a son essence dans la responsabilité politique. La décision judiciaire est donc différente de la décision politique qui signifie que son auteur lance un message à savoir, sa volonté de mettre un terme à l’état de belligérance.
La décision politique entraîne donc une contrainte chez le bénéficiaire à savoir la reconnaissance de la volonté de paix. Ce qui vous dispose mentalement et psychologiquement à la réconciliation et à la renonciation à toute attitude de belligérance. Vous comprenez qu’avec l’action judiciaire, les gouvernants sont dans la logique du jugement des actes posés par des citoyens à un moment donné. Or, nous ne sommes pas d’accord sur les citoyens à juger et sur la période des actes jugés. La décision judiciaire ne réconcilie donc pas les Ivoiriens. C’est pourquoi, il faut soit l’abandonner ou la couronner très rapidement par une décision politique.

Ce geste du gouvernement vous permet-il d’aller aux élections législatives ?

M.A.N : Ah non ! La libération de nos camarades est une des préoccupations exprimées aux gouvernants. Il y a, entre autres, la grave question de la sécurité, celle de la Cei, du découpage électoral, du retour des exilés…
Si je m’en tiens à la libération de nos camarades, j’ai précisé que la nature de la décision ne nous rassure pas quant à la volonté des gouvernants à aller à la paix. Les conditions d’organisation de ces élections ne sont pas démocratiques. L’absence véritable d’un dialogue volontaire et sérieux empêche le règlement des problèmes que nous posons. Ce qui nous empêche de participer à ces élections.

Pourtant, l’ambassadeur des Etats-Unis dit que des cadres Fpi sont candidats indépendants…
M.A.N : Pourquoi l’ambassadeur des Etats-Unis s’intéresse tant aux élections en Côte d’Ivoire ? Je pense qu’il outrepasse sa mission de diplomate étranger dans notre pays. Nous qui croyions que le Président Houphouët-Boigny avait gagné le combat pour la dignité du peuple de Côte d’Ivoire, sommes situés sur la réalité politique dans notre pays.
En ce qui concerne les candidatures, ce qui est important pour ces élections, ce sont les candidatures soutenues par des partis politiques. Retenez que le Fpi ne participe pas à ces élections et ne soutient donc aucun candidat.
Ma formation politique ne me permet pas de confondre la responsabilité du Président de la République de Côte d’Ivoire et celle d’un ambassadeur accrédité en Côte d’Ivoire. C’est pourquoi je n’en dirai pas plus.

Comment avez-vous appris l'arrestation de l'ex-aide de camp de Mme Gbagbo, le Commandant Séka Séka ?

M.A.N : J'ai appris la nouvelle à la télévision comme tout le monde.

Quel effet cela vous a fait de le voir à la télévision ?

M.A.N : Je me rends compte que la tolérance, le pardon ne sont pas du tout au rendez-vous dans ce pays. La rancœur est féroce. Alors qu'il y a eu évidemment une guerre. Je le répète, puisque nous avons été incapables de dépassement, tous les hommes politiques de gauche ou de droite sommes allés à la violence. A partir de ce moment, la responsabilité est collective. M. Ouattara pense que la responsabilité est seulement du côté des pro-Gbagbo et qu'il faut les traquer, les arrêter, les humilier, les mettre en prison. C'est cela la non démocratie. J'ai vécu l'histoire de Séka Séka avec beaucoup d'amertume et avec beaucoup de peur. En même temps que M. Ouattara invite les uns et les autres à rentrer au pays, si c'est pour subir ce qu'a subi Séka Séka, les exilés auront compris qu’il vaut mieux ne pas rentrer.


Certains affirment que depuis que le président Ouattara est au pouvoir, les rues sont propres, il n'y a plus d'ordures, les routes sont en train d’être remises en état. Alors qu'au temps de Gbagbo, c'était les grands discours. Vous n'avez rien fait…

M.A.N : Si vous voulez qu'on fasse un bilan, nous disons que le Fpi est arrivé au pouvoir et on lui a collé plutôt une guerre. Une longue guerre. Si les Ivoiriens sont honnêtes avec eux-mêmes, ce qu'ils peuvent nous demander, c'est le bilan de la gestion de la guerre. Il ne faut pas comparer le bilan d'une gestion en temps de paix à un bilan de gestion en temps de guerre. Nous avons géré la guerre et nous sommes prêts à en faire le bilan. Le camp Gbagbo a été vaincu militairement. On peut dire que le pays est réunifié. M. Ouattara gouverne tout le pays « pacifié ».
Pour les chantiers achevés ou en cours de réalisation, c’est un hommage au Président Gbagbo Laurent, puisque dans le cadre de la continuité de l’Etat, le Président Ouattara achève ce que le Président Gbagbo a commencé, sans renoncer à un seul de ses projets. Au-delà de l’action qui ne tient pas compte de l’idéologie politique, il y a la méthode qui oppose les deux hommes. La Côte d’Ivoire repose sur une économie très peu moderne. C’est l’informel en effet qui est la base de notre économie. Ne pas donner de chances à l’essor de l’économie moderne et détruire de façon inconsidérée l’informel risque d’entraîner l’effondrement de l’économie dans son ensemble. C’est pourquoi, quoique salutaires, certaines actions manquent de méthode d’approche.
Avant de détruire l’informel, avons-nous pris le soin de développer l’industrie ? Nous continuons d’affirmer que l’économie repose sur l’agriculture, or notre école arrache la jeunesse de la terre. Avons-nous mis en place une politique de retour à la terre ? Sans ces préalables, les mesures actuelles quoique salutaires nous font peur à cause de leurs conséquences. On le constate déjà, les sans-emploi se multiplient et l’insécurité augmente. En dehors d’un projet de société duquel découle un programme de gouvernement cohérent, le travail produit la désolation du peuple.

Les médicaments sont gratuits à l'hôpital, ce n'est pas la désolation...

M.A.N : Allez-y à l'hôpital et vous comprendrez que c'est de la publicité. La politique ce n'est pas l'art de vendre des rêves irréalisables. C’est ici que M. Ouattara étale l’absence totale d’un projet de société et d’un programme de gouvernement. La politique de gratuité repose sur une politique de sécurité sociale, il ne faut pas faire croire aux Ivoiriens que nul ne paie la gratuité. C’est une forme d’organisation socio-économique qui produit la gratuité. Quelle est cette organisation proposée par le gouvernement Ouattara ? C’est donc évident que la propagande politique ne corresponde pas à la réalité du terrain. Un pays ne peut pas compter sur l’aide extérieure au développement pour pratiquer la gratuité à l’hôpital et à l’école.


Que pensez-vous de la position de l'Onuci qui demande le désarmement des groupes illégaux et des dozos ?
M.A.N : La sécurité aujourd'hui est nulle. Il faut donc nous asseoir et discuter de : comment ramener la sécurité en Côte d'Ivoire. L'absence de consensus crée aussi le manque de sécurité. Quand, dans un pays, les politiques ne sont pas d'accords, c'est aussi une source d'insécurité. Il ne faut pas voir seulement les militaires, la police, la gendarmerie, les eaux et forêts et la douane, qui sont des institutions militaires, agréées, constitutionnelles. Au plan moral et éthique, l'absence de consensus autour de ce qui se déroule dans un pays est une source d'insécurité permanente. Je remercie l’Onuci pour sa préoccupation du moment, mais depuis toujours sa mission est d’aider la Côte d’Ivoire à désarmer les groupes illégaux, cette tâche reste à faire.

La France vient d'offrir des véhicules pour aider à la sécurisation des Ivoiriens…

M.A.N : Il faut replacer l’intérêt que la France porte à la Côte d’Ivoire dans le cadre de l’aide au développement de notre pays. Dans ce cadre-là, il ne faut pas se tromper d’analyse. Un Chef d’Etat est élu par ses concitoyens pour que celui-ci cherche des solutions à leurs problèmes politiques, économiques et sociaux. Aucun président responsable ne pose un acte en dehors de la satisfaction des intérêts nationaux. Si cela est bien compris, vous convenez avec moi que la France ne pose aucun acte en Côte d’Ivoire sans en attendre des dividendes dans l’intérêt de la France. La France, malgré ses problèmes multiples, veut aider à ramener la paix en Côte d’Ivoire, qu’elle a contribué à faire voler en éclats. Ce, pour favoriser la production de matières premières nécessaires au relèvement de son économie en difficulté. La Côte d’Ivoire n’intéresse donc pas la France. C’est l’intérêt des Français que Sarkozy recherche en Côte d’Ivoire. C’est tout le sens des manœuvres françaises dans notre pays. Elle a institué en Côte d’Ivoire des mécanismes d’assujettissement et d’exploitation. La France, telle que nos ancêtres l’ont connues, est de retour. La pacotille en échange des biens précieux comme au XIXème siècle. Ce n’est pas réjouissant.


Réalisée par
K.A.Parfait in Soir Info
Jeudi 17 Novembre 2011
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