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Côte d'Ivoire, le sociologue Jean Ziegler fustige une insulte à la raison infligée par le grand capital international

Transcription de l’intervention de Jean Ziegler, sociologue, Vice Président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies Auteur du livre La haine de l’Occident, Entretien enregistrée mercredi 20 avril par téléphone a diffusée lors de la conférence publique citoyenne organisée par l’association Survie 13, intitulée : Crise Ivoirienne, le traitement médiatique en question.


Photo : DR
Photo : DR
Lors de cette manifestation importante, je voudrais intervenir sur trois points. Tout d’abord juridiquement sur les élections : le deuxième tour a eu lieu le 28 novembre 2010. Les deux candidats ont contesté les décisions des différentes instances. La commission électorale a donné vainqueur le candidat Alassane Ouattara, tandis que le Conseil Constitutionnel qui, comme dans tous les pays du monde, est hiérarchiquement supérieur à la Commission électorale, a proclamé vainqueur Laurent Gbagbo. C’est un conflit juridique constitutionnel, comme il arrive dans tous les pays. Le Conseil Constitutionnel, qui a la même fonction qu’en France, a demandé un recompte des voix dans un certain nombre de circonscriptions. Ouattara a refusé, et le lendemain, les Nations Unies, la France, et un grand nombre de Pays occidentaux, ont proclamé vainqueur Alassane Ouattara, alors que nous étions en situation de conflit juridique, qui continu jusqu’à maintenant. Comme en France, en Suisse ou en Allemagne, le Conseil constitutionnel est l’organe principal pour juger de la constitutionnalité d’une élection. Ce Conseil constitutionnel de la République de Côte d’Ivoire a ordonné, vu les irrégularités constatées non seulement au nord, mais également au sud et à l’ouest, c’est à dire dans des territoires où Laurent Gbagbo a fait des majorités, là aussi, qu’un recomptage soit effectué.

Or la Communauté internationale, qui est mot tout à fait mensonger, mais les principales puissances qui ont intérêt à l’élection d’un mercenaire comme Ouattara, ont délégitimé le Conseil Constitutionnel et proclamé unilatéralement un des deux adversaires : Alassane Ouattara vainqueur, d’une façon totalement illégale par rapport aux institutions existantes en Côte d’Ivoire.

Pourquoi Ouattara a eu et continue d’avoir un tel appui des principales organisations mercenaires du grand capital international, comme la Banque mondiale, le FMI ou l’OMC ? Pourquoi un appui tout à fait extraordinaire financier, militaire et politique de la France ? Parce que Ouattara est un personnage qui pour le grand capital néocolonial a fait ses preuves dans cette région du monde. Ouattara a été premier ministre d’Houphouët-Boigny au moment où les prix du cacao sur le marché mondial ont chutés. Vous savez que la Côte d’Ivoire est la première productrice de cacao du monde. Il y avait une crise profonde en 1990 quand Houphouët-Boigny a appelé ce jeune économiste qui travaillait à la banque d’Afrique occidentale, comme Premier Ministre. Il est resté Premier Ministre un peu plus de 3 ans, de 90 à 93. Pendant ce temps, il a privatisé pratiquement toute l’industrie et pratiquement tout le secteur public de la Côte d’Ivoire. En général, il a privatisé sans contre partie, d’une façon évidemment totalement scandaleuse pour l’intérêt public et le patrimoine public du peuple ivoirien. Avec ces privatisations massives, qui ont abouties au transfert de la propriété des moyens de production ivoiriens aux groupes financiers occidentaux et notamment français, il s’est gagné la reconnaissance et le soutien permanent de ces oligarchies financières qui maintenant dominent de nouveau la Côte d’Ivoire et que Laurent Gbagbo a essayé de briser.

Le mercenaire Alassane Ouattara a été nommé directement directeur général adjoint du FMI de 1994 à 1999, ce qui est très rare pour quelqu’un qui n’est pas passé par une carrière à l’intérieur de l’organisation. Et durant ce temps là, il a appliqué quelques uns des programmes d’ajustement structurel. Vous savez ce que c’est : les pays surendettés d’Afrique doivent ré-échelonner la dette, obtenir un moratoire, ou obtenir de nouveaux crédits pour payer les anciens, le Fonds monétaire accepte cette demande si le pays débiteur accepte de faire un certain nombre de réformes structurelles, qui vont toujours dans le sens de la libéralisation totale du marché. Donc ouverture en grand du marché aux sociétés multinationales étrangères et donc à la privatisation de ce qui reste comme secteur public. Je dis ça en tant qu’ancien rapporteur du droit à l’alimentation des Nations Unies. Partout où le FMI a imposé un programme d’ajustement structurel, la faim dans les couches les plus pauvres de la population a explosé. Or, le responsable direct, institutionnel : le directeur Afrique du FMI, pendant 5 ans, durant les pires programmes d’ajustements structurels, était Ouattara. Donc il a toujours fait ses preuves de docile larbin du grand capital international.

Dernier point que je voulais soulever, qui concerne mon travail quotidien au Conseil des Droits de l’Homme : l’interprétation de la résolution 19-75 qui a soit disant servi de base normative pour l’attaque française contre le domicile du Président Gbagbo, le dimanche après-midi 4 avril et le lundi matin. Cette résolution dit quelque chose de très clair : les Nations Unies doivent détruire les armes lourdes qui sont pointées sur la population civile. (…) L’interprétation donnée par l’Elysée de la résolution 19-75 est évidemment totalement illégale et totalement mensongère. Parce qu’ont fait les Pumas et les hélicoptères Gazelle de la force expéditionnaire française et les 30 blindés qui sont intervenus avec leur canon de 90mm à partir du territoire de l’ambassade de France, qui jouxte la résidence du Président Gbagbo ? C’est une attaque pure et simple contre un domicile privé d’un chef d’état. Ce n’était pas du tout pour éliminer des soit-disant armes lourdes qui menaçaient la population civile ivoirienne, comme la résolution 19-75 le présupposait, mais c’était une attaque pure et simple : un acte de banditisme international contre le domicile d’un chef d’état. Je connais la résidence présidentielle, composée de trois maisons. La propagande de Sarkozy parle de bunker. C’est complètement absurde, c’est ridicule. C’est un vaste jardin construit du temps de Bédié, une résidence relativement luxueuse, mais cela n’a rien d’une forteresse : ni d’armes lourdes, ni de bunker qu’il fallait briser, parce qu’il menaçait soit disant la population civile. C’était une pure manipulation idéologique : un pur mensonge public. D’ailleurs la télévision française a montré l’attaque contre le domicile, qui a provoqué les incendies et qui par miracle n’a pas abouti à la mort, à l’assassinat des filles, du fils, de l’épouse et du Président lui-même. Donc pour terminer, il est évident que c’est un acte d’agression néocolonial, de banditisme international, en rupture totale avec la légalité et la normativité des Nations Unies. Le but politique est évident. Laurent Gbagbo était le seul homme d’état qui mérite ce nom dans la région. Il s’est engagé depuis 2000, depuis sa première élection et malgré le coup d’état de 2010 qui a déjà essayé de l’éliminer, à essayer de réformer en profondeur la société ivoirienne : de récupérer pour le bien de cette société, les secteurs publics qui ont été privatisés, notamment dans le domaine de la pharmacie et des soins sanitaires, et de restaurer la souveraineté internationale et l’indépendance de ce magnifique pays, puissant de 24 millions d’habitants, qu’est la Côte d’Ivoire.

C’était inacceptable pour le capital international. D’autant plus qu’on vient de découvrir du pétrole off shore devant les côtes ivoiriennes. Il fallait donc que le mercenaire Ouattara, qui avait admirablement servi du temps d’Houphouët-Boigny et à Washington et au Fonds monétaire, soit rappelé en service, soit instauré par la force des armes, Président de la Côté d’Ivoire. Ceci est évidemment un scandale inadmissible, et j’espère que la raison va triompher : que les négociations vont avoir lieu, et que le Président Laurent Gbagbo continuera à jouer un rôle important pour le bien de son pays.

On sait que Laurent Gbagbo voulait abandonner le franc CFA, qu’il avait commencé à importer des machines pour battre la monnaie…

Est-ce qu’on peut être indépendant quand sa monnaie est gérée par l’ancien colonisateur ? Evidemment on ne peut pas. Il avait essayé de sortir de la zone CFA et les résistances étaient beaucoup trop violentes puisqu’il y a cette banque transnationale des pays de la CDAO, qui a un grand pouvoir de nuisance. Il a abandonné.

Je voulais donner un autre exemple : Laurent Gbagbo est venu à Genève en février 2002. Ce n’était pas du tout un voyage officiel. Il est venu voir l’Organisation mondiale de la santé. Je m’en souviens très bien. Il m’a dit : « Je veux maintenant introduire en Afrique la première assurance maladie généralisée, puisqu’il y a la SIDA, … » Il était au pouvoir depuis 2 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il m’a dit : « Tu verras : la réaction va être terrible ». Puisque les trusts pharmaceutiques français et autres - mais surtout français - avaient totalement en main les services de la santé et dictaient leurs prix en Côte d’Ivoire. Il était venu à Genève pour discuter avec l’Organisation mondiale de la santé d’une aide, d’une coopération, d’une assistance en ce moment de réformes essentielles. En effet, quelques mois après, comme par miracle : tentative de coup d’état, qui aurait presque réussie, mais qui a abouti à la partition de fait du pays et qui a rendu impossible, dans un pays divisé, où la souveraineté, contestée de l’intérieur même, toutes les réformes fondamentales bénéfiques que Laurent Gbagbo s’était proposé d’entreprendre.

Je trouve très bien ce que vous faites, parce que la machine idéologique sarkozyste a complètement pervertie la réalité. Elle l’a médiatisé d’une manière totalement pervertie. On voyait à la télévision les blindés avancer, les hélicoptères français qui tiraient des fusées, provoquant des incendies, sur le domicile privé de Laurent Gbagbo et en même temps, la speakrine disait : « Au nom de la résolution 19-75, la France a accepté de détruire les armes lourdes de Monsieur Gbagbo, qui étaient dirigées et qui qui menaçaient la population civile d’Abidjan. Alors que les hélicoptères français détruisaient non pas les armes lourdes - qui n’étaient d’ailleurs pas là - mais attaquaient et détruisaient un domicile familial. Et on le voyait en même temps que la speakrine nommait ces mensonges. C’est incroyable comme manipulation. C’est une insulte pour la raison.

Pensez-vous qu’un moment de résistance est possible ?

Sankara a été assassiné. C’était plus net. C’était encore du temps de Houphouët. Thomas Sankara, en octobre 87 était assassiné, parce qu’il avait la même ligne évidemment et la même ambition que Laurent Gbagbo : Restaurer la souveraineté : arriver à une véritable indépendance extérieure et à une justice sociale à l’intérieur du pays. Son assassin est encore au pouvoir aujourd’hui : c’est le Ouattara du coin, qui a rendu d’énormes services, puisqu’il a armé les putschistes de 2002.Pour Laurent Gbagbo, il pensait qu’il ne devait pas en faire un martyr : ce qu’ils ont fait l’Allende, de Sankara, de Guevarra et de quelques autres : qu’il fallait le garder en vie et le faire disparaître. En espérant que la conscience collective européenne accepterait cette succession de mensonges légitimateurs de l’assaut néocolonial contre la résidence de Cocody. Je pense que le calcul de l’Elysée et des forces qui sont derrière : les grands groupes financiers du capital mondialisé, font un faux calcul. Parce qu’il y a un peuple ivoirien, qui a vu ce que Gbagbo a tenté de faire. Le désir de liberté, d’indépendance et de justice sociale qui s’est manifesté magnifiquement dans le monde arabe actuellement, va certainement également faire mouvement en Afrique et notamment en Côte d’Ivoire, et je ne pense pas que ce larbin de Ouattara peut simplement mettre en œuvre sa politique pour satelliser de nouveau la Côte d’Ivoire et l’intégrer à l’empire néocolonial. Je ne le crois pas. Mais c’est le mystère de l’histoire, de ce qui va se passer. Quel est le courage, la force de la résistance, quel va être le rôle de Laurent Gbagbo : ça c’est le mystère de l’histoire. J’ai des amis ivoiriens et je suis vraiment impressionné par la détermination et par l’intelligence des milieux universitaires ivoiriens, par leur compétence professionnelle analytique. J’ai rencontré des gens tout à fait remarquables en grand nombre, et je ne crois pas du tout qu’hommes et femmes vont se coucher et accepter la satellisation, la recolonisation.

Ca va être un cas de la haine de l’occident. Cela va approfondir l’abîme qui sépare les peuples du sud des oligarchies du capital financier occidental. C’est certain. Vous imaginez un jeune ivoirien qui voit ça ? Il ne doit pas se coucher.

www.survie13.fr

Lundi 30 Mai 2011
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