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Burkina Faso - Les héros de l’insurrection populaire (2) : Romuald Ouédraogo

Certains d’entre vous ont fait la remarque, l’une des photos les plus partagées sur les réseaux sociaux suite à la manifestation du 30 octobre dernier aura incontestablement été celle de ce jeune arborant un tee-shirt portant ces inscriptions : « Tirez… Ma patrie ou Ma mort ». Et bien ce « héros » de la lutte anti référendum qui a donné une autre tonalité à notre hymne national, c’est Romuald Ouédraogo.


Burkina Faso - Les héros de l’insurrection populaire (2) : Romuald Ouédraogo
Célibataire mais le cœur pris par une petite amie comme il le dit lui- même, ce jeune natif de Gourcy dans la province du Zandoma est étudiant en ingénierie de travaux et systèmes électriques. Même s’il n’a pas connu Feu le Président Thomas Sankara – il est né un an après son assassinat-, il se dit sankariste. Tout comme l’est son géniteur, mais le militantisme politique en moins. Le 1, 88 m autrefois mis au service du handball, un faciès d’ange qui cache parfaitement le rebelle, c’est plutôt un garçon excessivement courtois qui nous a accueilli chez lui à la Cité An 3. Avec son désormais célèbre tee-shirt, mais aussi avec deux bouteilles vides de gaz lacrymogène, les deux trophées qu’il dit garder jalousement.

Monsieur Ouédraogo, c’est quoi cette photo sur laquelle vous vous offrez en cible aux tireurs ?

C’est un coup de tête, c’est une inspiration. Je l’ai fait à 06 heures du matin avant la marche. Ce jour- là à mon réveil, j’avais un courage inhabituel. Je me suis saisi d’un de mes tee-shirts blancs et à l’aide d’un marqueur je me suis dit qu’il me fallait envoyer un message fort. Je me suis dit aujourd’hui on sort, on meurt pour notre patrie ou Blaise n’est plus notre Président. C’est un peu cela l’histoire du tee-shirt.

Attardons- nous un peu sur le message. « Ma patrie ou ma mort », c’est ce que vous avez écrit sur le tee shirt. Qu’avez- vous voulu dire ?

C’était d’abord un engagement que je prenais moi-même d’abord face à cette frustration qui dure depuis très longtemps, la soif de la liberté ; ensuite c’est un défi que je lançais.

Racontez- nous un peu comment vous avez vécu cette journée du 30 octobre 2014.

D’abord le matin, j’ai un ami d’enfance qui est à Somgandé qui m’a appelé très tôt puisqu’on devait aller à la marche ensemble. C’est après son coup de fil que j’ai préparé mon kit, c’est-à-dire mon tee shirt et mon écharpe. Et je l’attendais impatiemment chez moi. Lorsqu’il est arrivé, nous sommes sortis et à environ 200 mètres de chez moi nous avions une barrière militaire. On ne s’attendait vraiment pas à cela. On voulait d’abord arriver Place de la Nation, retrouver nos leaders politiques et prendre connaissance de la conduite à tenir. A 200 mètres de chez moi donc, au bord de la voie, c’est cette première barrière militaire qui nous bloquait déjà le passage, l’accès- même à la place de la Révolution. On a tout essayé avec ces militaires qu’on dit être des mercenaires- et à vue d’œil ils n’avaient pas l’air de burkinabè comme certains l’ont constaté.

On attendait, on a discuté avec eux, ils ont refusé de comprendre et au fur et à mesure que les gens arrivaient et ne pouvaient pas passer ça devenait énervant. Surtout que l’heure passait, puisque le vote était prévu pour 10 heures. Certains proposaient qu’on change d’itinéraire mais on s’est dit que le même dispositif était certainement sur toutes les voies qui menaient à la Place de la Nation. Donc il fallait lutter pour passer. Je me rappelle que j’étais le premier à provoquer les militaires là- bas. Comme la négociation n’aboutissait pas, je me suis retourné, j’ai pris une pierre et j’ai lapidé très fort. Je crois que c’est leur char qui était derrière que c’a cogné.

Après on a vu l’arrivée de la gendarmerie ou c’est la police encore… Ils sont venus pour intervenir ; les gens étaient là, prêts et décidés. Ils ont tenté de disperser la foule avec le gaz lacrymogène qui n’a pas cessé de pleuvoir. On a fait 30 à 45 minutes de lutte là- bas d’abord. On partait, on revenait, on entrait dans les six mètres, chez les voisins,…ils ont « embaumé » la cité (Cité An 3 où il habite, ndlr). Après c’était lacrymogène (bombe lacrymogène, ndlr) contre jets de pierres, police contre population. A notre grande surprise, c’était dégagé quelque 45 minutes après. Je crois qu’ils étaient à cours de lacrymogène et ils sont repartis.

Donc on a eu accès à notre voie principale pour aller à la place de la Nation. Avec quelques amis, des camarades de quartier et la population, on était content de ce qu’on avait déjà fait. Jusqu’à la place de la Nation, on a vu un autre groupe du quartier Bilbalogo qui venait aussi de franchir sa barrière. Ce que j’ai aimé, c’est qu’on a revu les mêmes militaires qui nous bloquaient la voie regagner la caserne les armes baissées.

De la place de la Nation on est passé devant l’Hôtel de ville où on a affronté la police, on reculait, on avançait,…jusqu’à l’Etat-major de l’Armée. Ainsi de suite, jusqu’à la SOBCA (a quelque 200 mètres du rond point de Nations Unies, ndlr). Et là ça devenait de plus en plus sérieux, puisque c’est là- bas qu’il y avait leur machine à propulser je ne sais quelle eau. Mais les gens étaient décidés et c’est notre nombre qui les a obligés à reculer et à aller dresser une barrière beaucoup plus conséquente au niveau du rond point des Nations Unies.

« S’ils peuvent tuer tout le monde pour protéger leur référendum… »

Moi personnellement je ne savais pas si on allait pouvoir franchir cette dernière barrière. Ils étaient beaucoup plus déployés avec deux véhicules de jet d’eau et les gaz ne cessaient de tomber. A ce niveau on a beaucoup respiré le gaz, les gens étaient un peu fatigués, d’autres commençaient même à reculer. A un moment donné on a passé environ 05 minutes sans avancer ni reculer quand subitement on a eu un autre souffle. Et on a commencé à avancer vers la police, les obligeant à reculer. Lorsqu’on est arrivé au niveau du rond-point je l’ai même touché pour m’assurer que ce n’était pas un rêve. C’était vraiment la réalité. On ne sentait plus la police à côté, ils étaient allés un peu loin au niveau de l’intersection de Azalai Hôtel.

Au niveau du CES, on a entendu des coups de feu. Ça crépitait des balles de kalachnikov et autres. Je me suis dit, « c’est bon, nous sommes à quelques centaines de mètres de l’Assemblée nationale, ils ont commencé à tirer, s’ils peuvent tuer tout le monde pour protéger leur référendum ils le feront, sinon la police prendra conscience de la situation et va capituler ». J’ai sorti mon téléphone portable et j’ai vu 06 appels en absence de ma petite amie et de ma maman. J’ai préféré appeler le papa pour lui dire « Nous sommes à environ 200 mètres de l’Assemblée nationale, il y a des coups de feu et je ne sais pas ce qu’il va se passer. En tout cas, nous allons y entrer », et j’ai raccroché.

On avançait encore et soudainement on n’entendait plus les coups de feu. On a avancé encore et encore jusqu’à la porte de l’Assemblée. J’ai sorti mon téléphone et j’ai rappelé mon papa pour lui : « nous sommes à moins de 50 mètres de l’Assemblée nationale, le vote du référendum n’aura pas lieu ». J’ai tenu le téléphone en main jusqu’à mettre pied dans l’enceinte de l’Assemblée et j’ai crié de joie. Je ne connais pas le futur mais je ne sais pas si une autre date me donnera une joie comme celle que j’ai vécue ce jour- là. J’ai crié de joie, j’ai dit « Papa nous sommes à l’Assemblée » et j’ai raccroché. Et les choses se sont accélérées. Le groupe s’est ensuite divisé en deux, l’un est resté à l’Assemblée et l’autre est allé occuper la télévision nationale.

Vous avez tantôt parlé de crépitement d’armes. N’avez- vous pas eu peur pour votre vie à un moment donné ?

C’est vrai que je n’avais jamais entendu des armes crépiter de si près, mais je n’en avais pas peur. Je n’ai jamais pensé que ça puisse m’atteindre. C’était un peu cela. Je n’ai pensé aucunement que je pouvais mourir dans cette lutte- là, même si j’étais prêt à y laisser ma vie pour ma patrie.

D’où vous vient cet engagement pour « votre patrie » comme vous le dites ?

C’est un engagement que j’ai cultivé au fil du temps. Je me rappelle que j’ai participé à une marche pour la toute première fois quand j’avais 11 ans. C’était en 1998, consécutivement à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. J’étais au centre d’excellence de Ouahigouya. On a commencé à respirer le gaz lacrymogène depuis cet âge- là. Depuis lors je me suis toujours engagé pour la défense des causes nobles. En janvier dernier, j’étais encore à Accra (il y était pour les études, ndlr) mais j’ai tout fait pour rentrer au Burkina pour pouvoir prendre part à la marche.

En 2010, pendant que j’étais encore en terminale, j’ai invité Samsk le Jah, l’un des leaders du Balai citoyen, pour une soirée de conscientisation. En ma qualité de membre du bureau de mon établissement. En retour il m’a invité à participer à une de ses émissions. Et je me rappelle qu’il était déjà question du projet de modification de l’article 37. J’étais avec des professeurs d’université dont je ne me rappelle plus les noms. Toujours est- il qu’au finish nous avons signé une pétition pour nous opposer au projet de modification. Donc, je crois que c’est des passages comme cela que j’ai eus, avec d’autres camarades aussi engagés.
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Dimanche 9 Novembre 2014
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