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Assassinat du Gl Guéï : Lida Kouassi Moïse, ex-ministre de la Défense de Gbagbo, donne sa version des faits

C’est lui qui a pratiquement géré la crise du 18 au 19 septembre 2002 en l’absence du Président Laurent Gbagbo alors en mission à Rome, en Italie. L’ex-ministre de la Défense, Lida Kouassi Moïse, a comparu ce lundi 8 février 2016, au Tribunal militaire d’Abidjan, dans le cadre du procès de l’assassinat du Général Robert Guéï, en tant que témoin. Ci-dessous, l’intégralité de son propos liminaire.


« Le Juge Dembélé Tahirou : Vous jurez de parler sans crainte, sans haine, de dire la vérité, rien que la vérité sur les faits.

Lida Kouassi Moïse : Je le jure.

Le Juge Dembélé Tahirou : Monsieur Lida que pouvez-vous nous dire des évènements du 18 au 19 septembre 2002 ?

Lida Kouassi Moïse: Monsieur le président j’attends des questions précises parce que je ne peux pas faire un narratif, ça risque d’être long…

Le Juge Dembélé Tahirou : Faites votre témoignage d’abord avant qu’on ne vous pose des questions.

Lida Kouassi Moïse: La nuit du 18 au 19 septembre 2002, ma résidence a été attaquée à la A52, à la roquette, à la kalach, ma famille a été prise en otage, ma maison a été mise à sac et moi-même j’ai eu la chance de survivre parce que ceux qui avaient investi ma résidence avec armes et bagages n’ont pas pu me découvrir là où j’étais caché. Ils sont arrivés à ma résidence à peu près à 3 h 20 du matin et ils en sont partis à 7 h moins 10 par là en amenant en otage mon épouse et deux éléments dont Séka Achi Gilbert mon photographe au ministère de la Défense. A la suite de cela un détachement des éléments gendarmerie qui étaient en faction à la résidence du Président de la République (Laurent Gbagbo) est venu me chercher. Ils ne m’ont pas trouvé, ils sont partis avec mes enfants. Et lorsque mon fils leur a dit que son papa avait probablement été tué, Ils sont revenus vers 7 h 50 ou 8 h moins 5 par là. A la suite de leur interpellation je suis sorti de ma cachette, je me suis montré. Ils ont demandé de leur remettre mon arme et de monter dans le véhicule blindé qui était garé devant ma résidence en présence des employés de nuit de l’Institut de géographie tropicale et ils m’ont amené à la résidence du Président de la République, me disant qu’ils avaient déjà mis mes enfants en lieu sûr.

’’J’ai tenté de joindre le Chef d’Etat-Major, que je n’ai pas eu’’

Je suis donc arrivé à la résidence du Président de la République et j’ai immédiatement demandé si la radio fonctionnait, on m’a répondu ‘’non’’. Et si la télévision fonctionnait on m’a répondu ‘’non’’. J’ai demandé à ce qu’on m’ouvre un bureau pour que je puisse m’installer. On m’a ouvert les bureaux de Madame la Première dame, Simone Ehivet Gbagbo. Je m’y suis installé et j’ai commencé à donner les premiers appels. J’ai tenté de joindre le Chef d’Etat-Major, que je n’ai pas eu mais j’ai eu certains Commandants d’unités. Lorsque j’ai donné ces premiers coups de fil, à ma grande surprise, la chancellerie de France m’a appelé, l’Ambassadeur Renaud Vignal m’a appelé. Il m’a demandé ce qu’il s’était passé, il m’a demandé les nouvelles de mon épouse et il m’a dit ‘’bon courage’’. Quelques minutes après son appel, il m’a appelé vers 8 heures, le Commissaire Ouattara du CRS 1 de Williamsville me joint pour me dire qu’il venait de recueillir mon épouse que les assaillants avaient amenée en captivité, dans sa caserne, et que les épouses des policiers se sont occupées d’elle afin qu’elle soit correctement habillée. J’ai donc appelé le Capitaine Abéhi Jean Noël à qui j’ai demandé d’aller la chercher. Il est arrivé avec mon épouse à la résidence du Président et peu après le Capitaine Séka Yapo (Séka Séka) est arrivé avec le Général Touvoly (Touvoly Bi Zogbo) qui, lui aussi, venait d’échapper de justesse aux commandos cruels qui avaient attaqué sa résidence. Ces faits se situent entre 9h 10. Après cela j’ai reçu un coup de fil d’un élément de la BAE (Brigade anti-émeutes), c’est comme cela qu’il s’est présenté, il me parlait tantôt en ’’dida’’ tantôt en français, me disant qu’il venait de découvrir le corps sans vie du ministre d’Etat Boga Doudou dans la cour de ses voisins et que le Commissaire Kouka, Commandant de la BAE, était en train de remplir les formalités d’usage pour enlever le corps. Je lui demandé de me donner son numéro. J’ai donc appelé le Commissaire Kouka pour me confirmer le décès du ministre de l’Intérieur.

Après cela j’ai eu un appel de Madame Dagmar Nill de l’ambassade d’Allemagne. L’Ambassadeur d’Allemagne venait de partir, il avait fini sa mission. Le nouvel Ambassadeur était arrivé, il n’avait pas encore présenté ses lettres de créances, donc il n’avait pas l’exéquatur. C’est la Chargée des Affaires culturelles Madame Dagmar Nill qui m’a appelé pour m’informer que Monsieur Ouattara et ses amis avaient sauté la clôture mitoyenne et qu’ils se trouvaient à la résidence de Ambassadeur d’Allemagne et qu’elle me demandait de bien vouloir y dépêcher des éléments de sécurité parce qu’eux n’avaient que deux gardiens avec deux matraques, et qu’ils avaient besoin d’une sécurité. A sa demande, elle m’a passé Monsieur Ouattara lui-même qui m’a donc dit qu’il était à cette ambassade. Il a déploré la situation qui arrivait au pays et s’est alarmé sur l’assassinat du ministre Boga Doudou.
Donc à leur demande à eux deux, j’ai dépêché le Capitaine Séka Anselme sur les lieux pour d’abord se rendre compte de ce qu’il se passait ainsi que sécuriser la zone avec ses hommes. Il y est allé.

’’J’ai reçu un coup de fil anonyme m’informant qu’on aurait découvert le corps sans vie du Général Robert Guéï aux environs de la PISAM, côté Corniche’’

Après, aux environs de 12 heures 20, l’Ambassadeur Renaud Vignal est venu me voir. Mais avant qu’il ne vienne me voir, j’ai eu un appel du Secrétaire général de l’archevêché d’Abidjan ; il m’a dit qu’il m’appelait de la part de Monseigneur Bernard Cardinal Agré pour m’informer qu’il y avait des éléments militaires qui voulaient forcer l’entrée de la cathédrale (Cathédrale St-Paul du Plateau), pour y chercher le Général Guéï. Et il me disait que le Général Guéï n’était pas à la cathédrale. J’’ai cru donc à la parole de cet homme religieux et j’ai appelé le Général Kassaraté (Edouard Tiapé Kassaraté), Colonel à l’époque, qui était sous ma tutelle Commandant militaire du Palais. Je lui ai demandé de se rendre à la cathédrale pour constater et identifier les militaires qui y étaient et leur demander d’évacuer les lieux parce qu’il s’agit d’un lieu de cultes. Après cela, le président Bédié (Aimé Henri Konan Bédié) m’a appelé à son tour pour me donner sa position ; il se trouvait dans une ambassade. Je lui ai demandé s’il estimait que je devais sécuriser d’avantage cette ambassade, il m’a dit que ce n’était pas la peine. En tout cas il a été très digne dans sa conversation avec moi. Après cela, le ministre de la Justice et des droits de l’Homme de l’époque, le ministre Tagro Désiré est venu me rejoindre à la résidence, il est arrivé vers 10 heures 5. C’est après son arrivée, le corps du ministre Boga Doudou a été amené à ma demande par le Commissaire Pierre Tapé Séry. J’ai reçu le corps. Les soldats qui étaient à la résidence à la vue du corps avec le ministre Tagro, étaient en pleurs. J’ai moi-même été saisi d’émotions mais je me suis ressaisi, parce que j’avais vérifié auparavant que le Premier ministre (Pascal Affi N’Guessan) n’était pas à Abidjan. Donc je me trouvais être la seule autorité de haut rang qui pouvait prendre les choses en main, il n’était pas question que je me laisse envahir par l’émotion. J’ai crié sur les soldats, je leur demandé de cesser de pleurer et que le ministre d’Etat a été tué, c’est un acte de guerre. Et s’ils ne sont pas capables de faire la guerre, qu’ils dégagent de ma vue ; je ne veux pas voir des femmelettes en train de pleurer.

A la suite de cela, l’Ambassadeur Renaud Vignal est donc venu me voir à la résidence autour de 12 heures 20 comme je le disais tantôt. Alors que je pensais qu’il était venu pour que nous puissions parler de la situation générale, bien que je lui ai dit que la situation n’était pas compromise et que les Unités combattantes d’Abidjan s’apprêtait à riposter, lui sa préoccupation c’était la sécurité de Monsieur Ouattara. On dit que Monsieur Ouattara l’avait appelé et lui avait dit que je lui avais envoyé un escadron de la mort. C’est la première fois que j’entendais ce terme là ici à Abidjan. Bien entendu dans mon cursus d’étudiant j’avais déjà, en m’informant sur l’origine de Pinochet, entendu parler des escadrons de la mort mais en Afrique c’était la première fois que j’entendais cela. Donc l’Ambassadeur était très préoccupé par la sécurité de Monsieur Ouattara. Je lui ai dit que, pour moi, c’était la situation du pays qui était préoccupante et que s’agissant d’un individu, il pouvait repasser pour qu’on en parle une fois que la situation serait rétablie. Il est donc reparti. A partir de ce moment, j’ai reçu un coup de fil anonyme m’informant qu’on aurait découvert le corps sans vie du Général Robert Guéï aux environs de la PISAM, côté Corniche. Comme il y avait quelques journalistes qui étaient dehors, je suis sorti pour les informer. Il y avait Paul Dokui et Tapé Koulou ainsi que d’autres journalistes tant locaux qu’étrangers. A la suite de l’information que je leur ai donnée, ils se sont déportés sur les lieux. Et c’est eux qui sont venus me confirmer que le Général Guéï avait trouvé la mort à cet endroit.

’’L’Ambassadeur Renaud Vignal de France s’est encore précipité dans la résidence, cette fois-ci, avec des menaces’’

Nous étions pratiquement vers 11 heures quand j’ai commencé à préparer un message à la Nation parce qu’il fallait rassurer les populations et donner les informations sur les victimes de la journée. J’ai donc préparé un message radiotélévisé qui a été enregistré par les journalistes vers 11 heures, c’est pour cela d’ailleurs qu’ils étaient là. Je crois que ce message a été diffusé vers 11heures 30, midi. Dès que ce message a été diffusé, dès que les images de la dépouille mortelle du Général Guéï ont été données à la télévision, l’Ambassadeur Renaud Vignal de France s’est encore précipité dans la résidence, cette fois-ci, avec des menaces, de la part disait-il du Président Jacques Chirac qui me tenait personnellement responsable de la sécurité de Monsieur Ouattara. Cette discussion a été très houleuse parce que je ne comprenait pas pourquoi, il faisait une fixation sur la situation d’une seule personne alors que c’était la situation du pays qui était en cause.

Mais je dois préciser qu’après la diffusion du message radiotélévisé, évidemment toutes les Forces de défense et de sécurité dans toutes leurs composantes, police, gendarmerie, armée, ce sont engagées sur le terrain pour la riposte et donc commencer à mettre en déroute les assaillants d’Abidjan, ayant pris conscience que l’Etat ne s’était pas effondré et que l’Etat avait un visage. C’est ainsi que vers 13 h-13h30, le Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, dont je n’avais plus de nouvelles depuis la veille, m’a appelé depuis Yamoussoukro me disant que les évènements l’avaient surpris dans cette ville et qu’il voulait revenir sur Abidjan. Il me demandait si l’autoroute était sécurisée et si je pouvais lui envoyer une escorte pour qu’il revienne sur Abidjan. En ce moment là je ne pouvais pas lui demander de revenir sur Abidjan par l’autoroute parce que les assaillants qui étaient mis en déroute à Abidjan, retournaient à leur base par la même autoroute ; ils pouvaient le croiser. Je lui demandé de se déporter dans une ville annexe comme Oumé où je pouvais lui dépêcher le seul hélicoptère civil qui nous restait pour le prendre. Je lui ai dis de se rendre à Oumé mais dans l’enceinte de la cour de la brigade de gendarmerie pour que l’hélicoptère puisse atterrir en toute sécurité ; c’est ce qu’il a fait. J’ai demandé au Commandant des Forces aériennes Séka Yapo, Colonel à l’époque.

L’Ambassadeur Renaud Vignal m’ayant fait des menaces, après les échanges avec le Premier ministre, j’ai demandé vers 15 h et 15h 20, au Capitaine Séka Anselme de replier sur la résidence, donc de quitter l’ambassade d’Allemagne. Et comme on ne s’entendait pas bien au téléphone, j’ai demandé au Capitaine Katé Gnatoa d’aller le chercher avec ses hommes pour le ramener à la résidence. Ils sont revenus vers 15h 30, 15h 45.
A 16 h, j’ai reçu le premier coup de fil du Président de la République (Laurent Gbagbo) qui se trouvait à Rome, en Italie.

Il m’a informé qu’il était à l’aéroport et qu’il s’apprêtait à revenir sur Abidjan. Je l’en ai dissuadé. En ce moment, je n’étais plus seul dans le bureau. J’étais, comme je l’ai signifié, avec Tagro Désiré mais entretemps, le ministre d’Etat Bohoun Bouabré était arrivé. « Je lui dis Monsieur le Président si vous quittez Rome à 16 h maintenant, vous serez probablement à Abidjan vers 22 h-23h, personne ne pourra assurer la sécurité de votre atterrissage. Je vous demande un délai supplémentaire, retournez à votre hôtel, s’il vous plait. Nous allons nettoyer la périphérie de l’aéroport, tenir la piste d’atterrissage avant que vous ne veniez». C’est ce qu’il a accepté.

J’ai demandé aux gendarmes commandos de Koumassi de se joindre à nos Commandants des Forces aériennes pour ratisser et nettoyer le périmètre de l’aéroport. Avant d’en finir avec la journée du jeudi 19 septembre, je dois préciser que dans mon adresse j’avais annoncé un couvre-feu et pour sa mise en œuvre, j’avais réussi finalement à retrouver le Chef d’Etat-Major et le Général Touvoly ainsi que les autres Commandants des Unités que j’avais fait venir à la résidence pour les informer que, avec l’appui du ministre Désiré Tagro, j’avais décidé de prendre un décret pour instaurer un couvre-feu sur ordre du Président de la République. Je les ai fait venir pour leur dire de prendre les modalités de mise en œuvre de ce couvre-feu avec toutes les Forces et ils sont partis.

’’J’ai fait le tour de quelques casernes pour sensibiliser les Forces et leur dire qu’il s’agissait d’une guerre’’

Le Premier ministre ayant été ramené sur Abidjan aux environs de 17h, nous avons tenu un Conseil de gouvernement restreint sous sa direction. J’ai fait le bilan de la journée et il fallait informer le Premier ministre et les autres membres du gouvernement sur ce qu’il s’était passé à Abidjan. On n’a pas pu avoir tout le monde mais la plupart des ministres sont venus à ce Conseil restreint.
Le lendemain vendredi 20 septembre, vers 8h, le Colonel Séka Yapo, Commandant des Forces aériennes m’a appelé pour dire que le ratissage de la périphérie de l’aéroport était terminé et que les Forces tenaient les pistes d’atterrissage, que je pouvais donc demander au Président de la République de rentrer en Côte d’Ivoire. C’est ce que j’ai fait en informant le Président que tout était fin prêt pour son arrivée.

Entre 11 h et 15 h, j’ai fait le tour de quelques casernes d’Abidjan, notamment l’Ecole de gendarmerie, police, Agban et Akouédo pour sensibiliser les Forces et leur dire qu’il s’agissait d’une guerre et qu’il fallait qu’ils s’apprêtent pour faire la guerre parce que le pays était attaqué. Et qu’il ne suffisait pas seulement de défendre Abidjan, il fallait avoir conscience qu’il s’agissait d’une guerre qui venait de commencer.
Quand j’ai terminé ce tour, je suis retourné à la résidence pour déjeuner. Ensuite je suis parti à l’aéroport où nous avons accueilli le Président dans des conditions relativement sécurisées et nous l’avons amené sans incident à sa résidence où immédiatement le Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, le ministre Bohoun Bouabré et moi-même, nous lui avons fait le débriefing des évènements et le bilan d’après.»

Propos recueillis par Danielle Tagro
Source : abidjan.net
Mardi 9 Février 2016
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