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Alassane Ouattara, un rapport ambigu à la violence

Depuis l'arrestation de Laurent Gbagbo le 11 avril, les violences contre ses partisans continuent en Côte d'Ivoire. Alassane Ouattara plaide pourtant pour la justice et la réconciliation.


Alassane Ouattara, un rapport ambigu à la violence
En visite en Côte d'Ivoire, Hillary Clinton, la secrétaire d'Etat américaine, a appelé Alassane Ouattara, le président ivoirien, au «dialogue» avec ses adversaires, après la crise politique meurtrière qu'a connu le pays. Elle l'a également félicité pour les progrès accomplis pour rétablir la paix en Côte d'Ivoire. Cette visite d'Hillary Clinton est la première pour un secrétaire d'Etat américain depuis 1986, dans ce pays d'Afrique de l'Ouest.



Alassane Ouattara est attendu au tournant. Parmi les nombreuses équations que le Président devra résoudre figure celle de la violence qui a déferlé ces derniers mois en Côte d'Ivoire. Une violence qui est loin d'avoir cessé depuis l'arrestation de Laurent Gbagbo et de son entourage, le 11 avril. Bien au contraire: les images de Laurent et Simone Gbagbo déchus, humiliés, se retournent déjà contre Ouattara, accusé d'avoir laissé faire cette violence cathartique. On oublie, du coup, qu'il a évité bien pire, ayant donné des consignes pour «préserver l'intégrité physique» du président sortant Laurent Gbagbo. D'autres images ont suivi, plus pacifiques: l'allégance faite par plusieurs généraux et l'ancien chef d'état-major Philippe Mangou à Alassane Ouattara...

Cette démarche devrait faciliter la «pacification» voulue par le nouveau régime. Il n'empêche: depuis le 12 avril, les témoignages affluent sur des exactions commises par les Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) à l'encontre de civils, partisans réels ou supposés de Laurent Gbagbo, dans leur volonté de démanteler les milices pro-Gbagbo. Les voix s'élèvent, émanant de Human Rights Watch et d'Amnesty International, pour demander à Alassane Ouattara de faire arrêter les auteurs de crimes dans son propre camp, et de faire respecter un minimum de discipline dans ses rangs.

Un Président coupé de la base

Alassane Ouattara ne manque pas de qualités, mais présente aussi de gros défauts, selon un observateur avisé de la scène politique ivoirienne:

«Son incapacité à jouer la carte du terroir, un vrai déficit en termes de mobilisation des couches populaires, malgré le fait qu'il incarne l'ostracisme dont a souffert une grande partie de la population. Les jeunes de son parti, le Rassemblement des républicains (RDR), étaient très dépités de voir que leur champion ne donnait pas de mot d'ordre clair pour prendre la rue après le second tour de la présidentielle.»

Alassane Ouattara a sans doute tiré les leçons de la manifestation du 16 décembre 2010, une marche sur la Radiotélévision ivoirienne (RTI) qui s'est terminée dans un bain de sang. En dehors de son côté grand bourgeois coupé de la base et ayant fait une partie de sa carrière à l'étranger, son deuxième défaut pourrait bien être son rapport ambigu à la violence. Est-elle subie? Voulue? A-t-il été contraint de jouer cette carte? Et si oui, pourquoi n'a-t-il pas clairement communiqué, par exemple, sur la vaste opération menée par les FRCI à partir du 28 mars pour contrôler le pays et l'aider à prendre le pouvoir par la voie militaire?

«Depuis 2002, il ne veut pas apparaître comme le parrain de la rébellion, comptable d'exactions commises à grande échelle, explique un universitaire français. Du coup, ce n'est pas lui le vrai chef, mais Guillaume Soro. D'où, peut-être, le retour de son ancien garde du corps, IB, sur la scène à Abobo, à la tête des commandos invisibles, pour limiter sa relation de dépendance à l'égard de Guillaume Soro. Un jeu très dangereux.»

Ouattara, qui tient à son pedigree impeccable de grand technocrate, n'a jamais revendiqué la moindre relation avec la rébellion de 2002. Mais ses détracteurs estiment que la nomination de Guillaume Soro, l'ancien chef des rebelles, au poste de Premier ministre après le second tour de la présidentielle du 28 novembre 2010, ressemble à un aveu.

Responsabilités internationales

Pour Guy Labertit, un ami intime de Laurent Gbagbo depuis ses années d'exil en France, dans les années 1980, Alassane Ouattara a été «poussé par les institutions financières internationales à s'impliquer dans la politique, et je le dis sans aucun esprit de polémique». Jusqu'en 1989, rappelle cet ancien responsable des dossiers africains au Parti socialiste (PS) français, Alassane Ouattara a d'abord assumé des responsabilités pour représenter la Haute-Volta (ancien nom du Burkina Faso) à la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO) et au Fonds monétaire international (FMI). Ensuite, il a été nommé gouverneur de la BCEAO, un titre toujours attribué à un Ivoirien.

«Alassane Ouattara, au départ, n'était pas intéressé par la politique. Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso, m'a dit un jour qu'il avait voulu le recruter comme ministre des Finances au début des années 1980, et qu'il avait refusé, parce qu'il n'était pas intéressé par la politique.»

Les instances financières internationales ont fait de lui le candidat idéal au poste de Premier ministre, en 1990, quand «le Vieux» (Félix Houphouët-Boigny) ne pouvait plus payer sa dette extérieure. C'est au poste de Premier ministre qu'il se marie avec Dominique, une femme du sérail, et prend sa place dans le monde politique ivoirien. Commence alors un rapport compliqué avec la violence politique, légitime ou pas.

«C'est lui qui assume l'arrestation en 1992 de Laurent Gbagbo et d'une centaine de démocrates, rappelle Guy Labertit, avec une loi anti-casseurs qui lui permet de condamner Laurent et Simone Gbagbo à deux ans de prison pour "flagrant délit de complicité dans la destruction de biens publics". C'est encore lui qui a recours à des loubards à partir de 1991, des casseurs engagés pour contrecarrer les manifestations d'opposants. Ils n'ont pas laissé Laurent Gbagbo travailler. IB, ancien garde du corps d'Alassane Dramane Ouattara, a fait une tentative de coup d'Etat. Tous les gens de Ouattara ont été impliqués dans des tentatives de coup d'Etat: en 1999, le coup contre Henri Konan Bédié perpétré par le général Robert Gueï est en réalité fait pour Ouattara, qui parle alors de "révolution des œillets". Manque de pot, Gueï se plaît au pouvoir et fait adapter la Constitution. Sous Gueï, les hommes de Ouattara sont impliqués dans plusieurs complots pour déstabiliser la junte, celui du "cheval blanc" en septembre 2000 et celui de la "Mercedes noire" en janvier 2001. En septembre 2002, il recrute un certain Moustapha Chafi] un intermédiaire d'origines mauritanienne et nigérienne, proche de Blaise Compaoré, qui a notamment servi à la libération d'otages faits par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) au Mali, ndlr] pour l'aider à lever la rébellion des nordistes.»

L'heure de la justice

L'heure n'est sans doute pas au procès d'Alassane Ouattara, mais plutôt à celui de Laurent Gbagbo, qui va devoir rendre des comptes pour avoir laissé s'installer une logique de guerre civile dans ses quatre derniers mois au pouvoir. Alassane Ouattara a d'ailleurs demandé dès le mois de décembre à deux avocats français, Jean-Pierre Mignard et Jean-Paul Benoît, de préparer un dossier contre Laurent Gbagbo pour qu'il soit jugé par la Cour pénale internationale (CPI). Cette démarche ne risque-t-elle pas de se retourner contre lui, après le massacre de Duékoué et les règlements de compte des derniers jours, des exactions imputées aux FRCI ? Réponse de Jean-Pierre Mignard:

«Le président Ouattara n'est ni de près ni de loin l'organisateur ou l'ordonnateur d'exactions contre telle ou telle partie du peuple ivoirien. Sa position n'a pas changé: il a toujours appelé à la conciliation, à l'absence de recours à la violence. Nous sommes dans une situation de guerre civile délibérement provoquée par Laurent Gbagbo. Dès lors, c'est lui qui porte la responsabilité politique des massacres. Il faut distinguer les violences commises depuis la proclamation des résultats des élections, en faveur du système de Laurent Gbagbo. Ces violences ont été commises au vu et au su de nombreux observateurs, sans jamais recevoir de la part de Laurent Gbagbo le moindre désaveu. Dans les dernières semaines, il est notoire que des distributions massives d'armes ont été faites aux Jeunes patriotes [un mouvement de soutien à Laurent Gbagbo, ndlr].»

Quelle sera la responsabilité juridique engagée pour les auteurs des massacres commis dans les rangs des FRCI? «Tous les auteurs de faits, crimes, délits et actes de persécution seront considérés comme des criminels», assure Jean-Pierre Mignard, qui ne veut pas être «victime d'une hémiplégie juridique». Il insiste sur le fait que l'urgence soit à la «sécurisation» du pays, sans qu'il soit question de «nier ou de démentir les violences, quelles qu'elles soient». Jean-Pierre Mignard le répète, le pays se trouve dans une situation de «sortie de guerre civile, avec des vainqueurs et des vaincus», Alassane Ouattara en ayant une «conscience aigüe et souffrante»... «Croyez-vous que le général De Gaulle était pour qu'on tonde les femmes ayant fréquenté des Allemands après la Libération, ou qu'il était pour les exécutions sommaires? Certainement pas! Il faut sortir au plus vite de cette situation. Ce n'est pas lui, Alassane Ouattara, qui a déclenché la tempête. Et une tempête ne s'arrête pas sur ordre. Il faudra jeter des tonnes d'eau froide sur les braises...»

Quid de Laurent Gbagbo? Alassane Ouattara souhaite le voir jugé par la CPI, et l'un de ses premiers gestes politiques pourrait être de ratifier le statut de Rome, de manière à pouvoir saisir la justice internationale, affirme son avocat français. Pour le reste, il s'agit de passer assez vite à un dispositif de vérité et réconciliation, avec une loi d'amnistie qui permette d'explorer, comme l'ont fait l'Afrique du Sud après l'apartheid et la Sierra Leone après la guerre civile, une justice «restaurative» et non punitive. Car «le repentir sans la justice, c'est la caresse du diable», risque Jean-Pierre Mignard, qui cite la grande théoricienne politique Hannah Arendt, sans se douter que le terme «diable» a des consonnances aussi lourdes que précises en Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara ayant souvent été accusé d'en être un par le camp Gbagbo...

Anne Khady Sé in slateafrique.com
Mercredi 18 Janvier 2012
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